Le cow-boy éthique, le juge et le salopard

3 septembre 2021

moi

La question ici à résoudre est : un cow-boy, est-ce un vacher ou un poulet ?

Le Tribunal fédéral est supposé être la référence ultime de la science juridique en Suisse. Vérifions la qualité de l’institution dans ce déjà fameux arrêt du 24 août 2021 dans lequel un avocat Martignerain a été notamment condamné disciplinairement pour avoir traité lors d’une séance d’instruction un policier de cow-boy. Selon Yves Donzallaz et « sa »  Cour du TF, ce terme serait inutilement vexatoire et constituerait une atteinte à l’éthique du policier. Selon ces juges fédéraux, l’emploi de ce signifiant serait à proscrire dans le cadre de la défense d’un prévenu.

Je ne vais pas m’étendre sur la dérive langagière consistant déjà à faire référence dans ce cadre-là à « l’éthique ». Je ne peux que renvoyer le greffier et ses supérieurs hiérarchiques à lire quelques ouvrages portant sur ce qu’est l’éthique et à s’interroger ensuite sur l’abus de langage commis dans l’arrêt.

En revanche, pour faire comprendre la gravité de cette dérive sémantique et du caractère proprement abusif de la prétendue démonstration légale, je vais m’intéresser à ce mot qui a conduit à la condamnation de cet avocat (dans le petit monde du barreau valaisan tout le monde sait que la source de cette condamnation est ailleurs !).

Le poids des mots doit garder une certaine valeur. Un cow-boy n’est pas un indien félon, ni un trou-du-cul poétique, ni un esclave sans cerveau. C’est autre chose, vous me l’accorderez. Mais qu’est-ce ?

M’appuyant sur la technique de recherche proposée par le Tribunal fédéral lui-même, bien paresseux pour ne pas avoir recherché l’acception dans le Dictionnaire historique de la langue française, je tape sur Google le mot « cow-boy ». Et voici ce qui surgit sur l’écran de mon téléphone portable de quelques pouces :

cow-boy, cowboy

nom masculin

  1. ANGLICISME
    Gardien de troupeaux à cheval dans l’ouest des États-Unis, personnage essentiel de la légende de l’Ouest américain.Les cow-boys
    (ou cowboys) et les Indiens.

Ce Google est assez efficace et presque intelligent parce qu’il renvoie à cet excellent dictionnaire qu’est Le Robert, par ailleurs éditeur du merveilleux dictionnaire de la langue française auquel je faisais référence ci-dessus.

Mais cette acception courante, qui est celle de Lucky Luke ne permettait pas aux juges fédéraux de considérer que ce mot utilisé dans ce sens, celui d’une acception courante, entraînerait la condamnation – recherchée – de cet avocat. Alors cette Cour du TF s’appuie sur le dictionnaire français Larousse en ligne qui considérerait (je n’ai pas vérifié !) qu’un cow-boy serait un « policier casse-cou, à la gâchette facile ».

Entendons-nous bien : qualifier un policier de meurtrier récurrent, fut-ce à la mode western, serait à l’évidence une atteinte caractérisée à l’honneur du preux inspecteur enquêteur.

Mais franchement, Chers Lecteurs, qualifier lors d’une séance animée un policier de Lucky Luke est-il de nature à devoir engendrer le déclenchement d’une procédure disciplinaire conduisant à une sanction, alors même que la parole même fleurie est l’arme de l’avocat, surtout dans une procédure pénale !

Une fois encore, la suggestion émise depuis très longtemps est la seule qui conduise à une justice qui ne se fie à l’intelligence artificielle de Google qui conduit par un clic à faire d’un cow-boy non pas un gardien de troupeaux dans l’Ouest américain mais un meurtrier de gamins innocents dans les cités : filmer les séances d’interrogatoires. On verrait alors un peu mieux le réel de ce que fut la séance. Mais cette solution simple, très peu coûteuse compte-tenu des enjeux, ne plairait pas à ce magistrat qui, rouge de colère, insulte un prévenu en le traitant de menteur avant même de l’avoir entendu ou discrédite un avocat qui prend des notes pour ne pas perdre un mot du langage fleuri d’un shérif.

Que la dérive du langage, anticipée par le grand Orwell, en vienne à privilégier l’IA de Google plutôt que la métaphore littéraire culturelle dit à quel point la justice est malade de sa propre inculture.

Yves Donzallaz, mieux que personne, devrait manier avec prudence les mots, lui qui avait conclue à une enquête « salopée », dans un dossier parfaitement maîtrisé par une remarquable experte : quel est l’usage le plus ordurier ? Une enquête salopée ou une police au pays des cow-boys ?

Les grands auteurs d’ouvrages de doctrine sur la profession d’avocats, souvent si frileux devant les slaloms commis par le TF, auront à cœur de disserter encore sur la situation avec plus de finesse que je ne le fais ici. Mais qu’ils ne perdent pas de vue qu’un avocat ne doit jamais être un robot, ce que d’aucuns, sans intelligence émotionnelle, voudraient qu’ils soient.

Bonjour à tous les cow-boys éthiques.

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

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