Affaires FIFA, le procès Blatter-Platini : le procès qui vacille (17)
13 juin 2022
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(PAR SÜDDEUTSCHE ZEITUNG)
Liminaire de L’1Dex : l’article repris ici en langue française a été publié par la Süddeutsche Zeitung en langue allemande. Rinaldo Arnold y était qualifié comme juriste cantonal, L’1Dex l’a promu procureur pour bien distinguer les fonctions. Mais personne n’est dupe : en juriste cantonal, il eût été innocenté, ce qu’il a déjà été en sa qualité de premier procureur sur le plan disciplinaire par le procureur général Nicolas Dubuis. Nous proposons que ce dernier magistrat soit appelé en renfort au MPC pour affronter les regards de Blatter, Kattner, Thormann & Consorts, puisqu’il lit les mensonges des prévenus dans le seul mouvement de la pupille droite de ceux-ci. Que tous mes lecteurs de France qui croient que j’exagère n’hésitent pas à lire L’imposture du regarden cliquant ici (on me dit que Le Canard Enchaîné prépare un dossier sur la justice suisse, j’en doute puisque personne ne m’a contacté !).
Procès Blatter et Platini : L’ancien président de la FIFA Sepp Blatter comparaît en tant qu’accusé devant le tribunal de Bellinzone.
Dans le procès contre Sepp Blatter et Michel Platini, des témoins témoignent en faveur des anciens fonctionnaires. Le tribunal entend maintenant un ex-employé de la Fifa qui pourrait mettre la Fédération internationale et la justice suisse dans l’obligation de s’expliquer.
(Par Thomas Kistner, qui écrite en langue allemande)
Le procès concernant un paiement de deux millions de francs entre Sepp Blatter et Michel Platini s’annonce passionnant. Le Ministère public de la Confédération (MPC) accuse le duo au sujet de ce paiement. Il lui est reproché de ne pas être compréhensible et d’être frauduleux. Mais vendredi, deux anciens cadres supérieurs de la Fédération internationale de football et de l’Union européenne ont témoigné devant le Tribunal pénal fédéral de Bellinzone en faveur des anciens présidents de la Fifa et de l’UEFA, affirmant que ces derniers avaient convenu oralement d’un contrat de conseil pour Platini d’un montant d’un million de francs par an sur quatre ans.
Désormais, l’affaire vacille énormément.
Et cela vaut encore plus pour la question de suspicion explosive qui se cache derrière la procédure : comment et pourquoi le MPC a-t-il trouvé ce paiement d’un million si rapidement après les descentes de police à la FIFA en mai 2015 ? Si rapidement qu’il a pu ouvrir dès septembre une enquête pénale contre Blatter/Platini qui a bouleversé le football mondial. Au lieu du favori Platini, qui avait été suspendu suite à l’enquête, c’est son secrétaire général à l’UEFA, Gianni Infantino, qui a été promu président de la FIFA. Infantino qui, une fois en fonction, a eu toutes sortes de rencontres discrètes avec le chef du MPC de l’époque, Michael Lauber. Et contre lequel le bureau de Lauber a eu la gentillesse de ne pas enquêter lorsqu’il a ouvert en 2016 une procédure pénale concernant un contrat de télévision douteux de l’UEFA – un contrat qu’Infantino avait signé en tant que directeur responsable de l’UEFA. Infantino et Lauber font l’objet d’une enquête en raison de leurs rencontres secrètes, dont ni l’un ni l’autre ne se souviennent de la dernière ; le procureur général de la Confédération a même perdu son poste entre-temps.
C’est là le dilemme de la Fifa et du Ministère public de la Confédération à Bellinzone : l’enquête éclair d’un MPC contre Blatter/Platini, qui ne se fait habituellement remarquer que par ses échecs et ses pannes, doit passer pour un coup d’éclat juridique et ne doit pas montrer de proximité entre le MPC de Lauber et la Fifa d’Infantino.
C’est d’autant plus compliqué que le 8 juillet 2015, soit quelques semaines après la rafle, un proche d’Infantino se trouvait déjà chez Lauber : Rinaldo Arnold, premier procureur du Haut-Valais et, de manière pratique, ami d’école de l’actuel patron de la Fifa. Arnold s’est dès lors fait le défenseur acharné d’Infantino auprès du MPC, il a même organisé deux des futures rencontres secrètes (et y a lui-même participé). Parallèlement, il a reçu de bonnes choses : lors de la Coupe du monde 2018 en Russie, il a posé avec des têtes couronnées dans la loge VIP. De plus, la FIFA avait déjà un poste lucratif en réserve pour Arnold lorsque cette liaison bizarre a été révélée. La question centrale est donc la suivante : de quoi Lauber avait-il déjà à discuter avec l’intime d’Infantino en juillet 2015 ?
La réponse est totalement obscure. Les participants à la rencontre ont donné des indications très différentes publiquement et par rapport à l’autorité de surveillance du Ministère public de la Confédération (MPC) chargée de l’enquête interne. C’est pourquoi le MPC a également soupçonné que ce mystérieux rendez-vous pourrait avoir touché aux intérêts d’Infantino. Ce serait l’accident maximal pour la FIFA et le MPC.
Les faits étranges présentés jeudi à Bellinzone par l’enquêteur en chef du MPC de l’époque s’inscrivent dans ce contexte. Olivier Thormann a déclaré qu’en mai 2015, lors de sa visite à la Fifa, il avait exigé la remise des documents financiers concernant les membres de l’exécutif de la Fifa de l’époque. A cette occasion, le chef des finances de la FIFA, Markus Kattner, l’aurait approché séparément et lui aurait donné des indications centrales sur un paiement douteux de la FIFA à Platini – ce paiement de deux millions qui fait maintenant l’objet d’un procès. Kattner est-il donc le dénonciateur recherché depuis des années qui a secrètement renversé le duo Blatter/Platini ?
Kattner a toujours été proche de Blatter. Et il était un adversaire d’Infantino. L’histoire serait la solution idéale pour la Fifa et le MPC, mais c’est étrange : les deux parties se sont opposées avec véhémence à l’interrogatoire de Kattner. Pourquoi ? S’il confirmait la version de Thormann, elles seraient tirées d’affaire. Le tribunal a tout de même convoqué Kattner à court terme en tant que témoin, il témoignera mardi. On peut supposer qu’il contredira la version de Thormann.
C’est une bonne chose que le tribunal soit sceptique. Car : Si Kattner était allé voir Thormann à l’époque pour dénoncer un paiement douteux de plusieurs millions, il se serait alors dénoncé lui-même. En effet, en tant que directeur financier, il avait contrôlé et approuvé le transfert de millions. Si la version de Thormann est ébranlée par Kattner, voire si elle est démasquée comme étant du bluff, la situation deviendrait difficile pour la Fifa et le MPC. Le tribunal devrait enfin éclaircir ce dont l’ami d’Infantino, Arnold, avait déjà eu à discuter avec Lauber en juillet 2015.
En outre, le tribunal pourrait se pencher sur une autre question centrale qui n’a pas joué de rôle jusqu’à présent. L’enquête menée à l’époque par le MPC ne portait pas sur les paiements entre Blatter et Platini, mais sur l’achat de voix lors de l’attribution des Coupes du monde 2018 (Russie) et 2022 (Qatar). On achète des voix aux fonctionnaires sportifs qui ont un vote. Ce genre de choses s’est souvent produit lors de grands événements sportifs, et le comportement corrompu est connu partout dans le monde des affaires.
Mais qui est corrompu par son propre employeur ? Est-ce que c’est possible ? L’approche de l’enquête de MPC, qui voulait soi-disant suivre la piste des pots-de-vin de la Coupe du monde au sein même de la Fifa, est très originale. Peut-on imaginer que pour un tournoi de la Coupe du monde, ce ne sont pas les pays candidats qui ont versé des pots-de-vin par les
voies habituelles (comptes offshore, contrats publicitaires, cadeaux artistiques, emplois pour des fonctionnaires apparentés), mais que la FIFA elle-même l’a fait, en interne, avec son propre argent et en le documentant dans sa propre comptabilité ?
Bellinzone devrait mettre fin à un long conte de fées. Sinon, le public n’aura d’autre choix que de regarder Netflix et consorts. L’intérêt pourrait être grand pour une épopée judiciaire aussi bizarre au coeur de l’Europe.