
En ces jours sombres, où l’on prédit la guerre, où l’on se prépare à la guerre, où dans un ailleurs pas si lointain l’on souffre déjà de la guerre, on peut se demander quel visage prendrait un monde gouverné par des femmes.
Se montreraient-elles aussi belliqueuses que leurs homologues masculins ?
J’ose répondre par la négative. La guerre n’est pas une affaire de femmes parce qu’il n’y a pas de guerre propre. Et qu’elles paient le prix du sang puisqu’elles portent les fruits que d’aucuns abattent comme des chiens.
Et pourtant, certaines d’entre elles n’ont pas eu d’autre choix que de s’y confronter, sans renier pour autant les idéaux généreux qui les définissent. Et Dieu sait que les idéaux républicains espagnols étaient généreux, malgré leur haine atavique contre un clergé qui asservit les masses depuis les origines, malgré une colère immense qui les conduira à massacrer aveuglément les petits prêtres de campagnes comme leurs servantes à cheveux gris, les moinillons à la tonsure austère comme leurs douces consœurs bénédictines.
Pour célébrer les femmes, en cette journée du 8 mars, j’aurais pu vous parler de mon arrière-grand-mère, Eulàlia, qui a recueilli chez elle trois nonnes pendant les années rouges de Barcelone, et ceci au péril de sa vie et de celle de sa fille de dix-sept ans.
J’aurais pu vous parler des maîtresses de l’école républicaine qui, dans un pays fondé sur un système de classes, cherchent à réduire un taux d’analphabétisation proche de 50 % dans le premier tiers du XXe siècle, un taux élevé qui sert alors les desseins troubles du pouvoir comme de l’Eglise. A l’avènement de la Seconde République, l’enseignement est devenu laïc, obligatoire et gratuit, basé sur des concepts d’égalité, de justice et de solidarité. Une école qui forme mais n’endoctrine pas. Une école qui s’appuie sur des Maisons de la culture et des bibliothèques, qui très vite essaiment dans tout le pays. Jusqu’à ce que le franquisme brise net ce bel élan et frappe ces femmes d’une interdiction d’exercer.
J’aurais pu vous parler de Carme Forcadell, professeur de langue et littérature catalane, élue présidente du Parlement catalan (2015 à 2017), puis emprisonnée pendant plusieurs années dans une prison de haute sécurité par les autorités espagnoles, qui l’accusent de rébellion et de sédition pour avoir autorisé un débat sur l’indépendance.
Mais je vais vous parler de la femme que Carme Forcadell a choisi d’honorer lors de sa nomination au Parlement, parce que, m’avait-elle dit à l’époque, Neus Català est un exemple de bravoure et de loyauté. Une bravoure et une loyauté que la maire de Paris, Anne Hidalgo, a choisi elle aussi d’honorer en 2019 en donnant son nom à une rue de la capitale, avant de lui concéder la médaille Grand Vermeil à titre posthume.
Et Dieu sait que Neus Català mérite toutes les médailles qu’elle a reçues, pour avoir traversé deux guerres, l’une en Catalogne, l’autre en France, sans jamais renoncer à sa lutte contre le fascisme ou à ses valeurs, qui reposaient notamment sur la sororité. Je choisis de vous parler de cette femme et pas d’une autre, parce qu’elle a accompli un vrai travail de mémoire afin que le brouillard de la guerre ne plonge pas une nouvelle fois l’humanité dans un cauchemar dont elle ne peut se réveiller que transie.
Et pourtant rien ne prédisposait cette native d’un petit village près de Tarragone à un tel combat, si ce n’est peut-être un engagement précoce dans les Jeunesses socialistes unifiées de Catalogne, qui la conduit à organiser la première grève de son village afin que les femmes reçoivent, à travail égal, un salaire égal à celui des hommes. Elle manifeste également une volonté d’émancipation remarquable pour son temps : elle refuse de n’être qu’un ventre et se forme donc aux soins infirmiers dans la perspective d’obtenir un emploi et d’être indépendante.
En 1936, dès le début de la guerre civile, elle s’installe à Barcelone, où elle se spécialise dans le traitement des blessures de guerre avant de prendre en charge la Colonie des Acacias, qui abrite 180 enfants, orphelins ou fils de combattants, avec lesquels elle traversera la frontière française après la chute de la cité comtale. Elle s’assurera que chacun d’entre eux retrouve ses parents ou soit adopté avant de rejoindre les siens, réfugiés en Dordogne.
C’est dans cette région qu’elle rencontre son futur mari, un anarchiste du nom d’Albert Roger, et s’engage avec lui dans la Résistance, suivant ainsi l’exemple de son frère et de sa famille. Dans leur ferme, elle donne refuge aux Francs-Tireurs et partisans du maquis de Turnac, centralise la réception et la transmission de messages et d’armes : en d’autres termes, la voilà agent de liaison pour le groupe Roland. Son engagement va plus loin encore puisqu’elle fabrique des explosifs et s’implique elle-même dans différents actes de sabotage. Elle fabrique également des faux papiers, qui permettront aux personnes menacées de déportation ou de travail forcé en Allemagne de se cacher dans la foule.
En novembre 1943, un pharmacien de Sarlat la dénonce. Détenue par la Gestapo à Limoges, Neus Català aura la mâchoire brisée par les coups durant les longs interrogatoires dans une salle de torture, d’où elle est persuadée de ne pas sortir vivante. Elle sera finalement transférée à Compiègne, où elle verra son mari vivant pour la dernière fois, avant d’être déportée à Ravensbrück, sous la matricule 27.534.
Là-bas, son travail consiste à agrandir un lac gelé en déplaçant à mains nues des monceaux de terre d’un endroit à l’autre. Le choc face à l’absurdité d’une telle tâche et la férocité de ceux qui l’exigent est immense, « c’était comme laisser le monde pour entrer dans un inframonde ». Un inframonde qui vise, outre l’élimination physique, à instiller en chaque femme la haine de sa féminité. Neus Català se fera alors le serment de ne jamais pleurer devant les gardes qui la martyrisent, ceci malgré les interminables appels auxquels les femmes doivent assister nues, malgré les contrôles vaginaux effectués dans des conditions humiliantes, malgré la stérilité forcée ou l’avortement forcé, malgré le recrutement forcé de prisonnières pour le bordel du camp. Malgré le fait de devoir afficher une impassibilité vécue comme honteuse alors que le fouet s’abat sur la peau fine d’une sœur de misère.
Ce qui l’a fait tenir dans cet enfer où les femmes meurent de faim, de soif, du typhus, de morsures de chiens, par injection d’essence dans le cœur ou par suffocation dans les chambres à gaz ? Ce qui a éloigné le souffle de la mort de sa nuque ? Lui a permis de conserver une formidable envie de vivre ? « Le rire ! Le rire nous faisait oublier ce qui était en train de se passer. Jamais je n’ai dit autant de bêtises que là-bas ». Le rire, la solidarité, mais aussi la culture, « toutes les nuits, nous nous racontions des contes, nous chantions, nous apprenions des langues. Moi je chantais des tangos de Carlos Gardel ».
Neus Català perdra sa matricule première pour une autre, lorsqu’elle sera transférée au camp de travail d’Holleischen, dans les Sudètes, où elle travaille désormais dans une usine d’armement, qui fabrique des balles et des obus. Là-bas, elle fera partie du commando « de las gandulas », le commando des fainéantes, un groupe de femmes qui sabotent les machines comme les munitions. C’est sa grande fierté, ne pas renoncer à ses idéaux, ne pas abdiquer devant la terreur. « Les machines pouvaient produire 10’000 unités et l’on n’arrivait pas à 5’000. On faisait notre possible pour casser les presses. On mettait deux fois la même balle. On mettait de l’huile, des crachats, des mouches » dans la poudre à canon, ce qui rendait les obus inopérants. Dans un grand sursaut de liberté, et alors qu’elles ne pouvaient pas être plus opprimées qu’elles ne l’étaient, ces femmes manipulaient la précision des filetages des obus, les remplissaient de neige pour les rendre imprécis, perçaient des trous ovales en lieu et place des trous ronds réglementaires, dévissaient les treuils pour ralentir la production dans les chaînes de montage. Bref, œuvraient à ralentir la folle machine nazie. Certaines d’entre elles, percées à jour par des gardiens peu crédules, le paieront de leur vie.
Neus Català survivra par miracle à l’enfer concentrationnaire. En mai 1945, les SS avaient miné le camp et avaient prévu de le faire exploser à midi. Des partisans polonais et tchèques ont déjoué leurs plans et désamorcé le mécanisme à 11h30.
Son mari n’aura pas cette chance : il meurt d’épuisement à Bergen Belsen, quelques jours après avoir eu le réconfort d’être traité en être humain par les Britanniques, horrifiés par la vision de ces squelettes ambulants, qu’un souffle infime reliait à la vie.
Neus Català n’abandonne pas pour autant la lutte. Elle travaille en France comme aide-infirmière, puisque son diplôme espagnol d’infirmière n’est pas reconnu, et dès les années 50 reprend ses activités politiques au sein du Parti socialiste unifié de Catalogne, en servant d’agent de liaison entre le parti en exil et l’organisation clandestine restée au pays.
Dans les années qui suivent, elle voyage dans toute l’Europe dans le cadre du Mouvement pour la Paix et participe à la direction du journal de l’Union des femmes antifascistes espagnoles. Elle s’investit également dans de nombreuses associations, Ligue des droits de l’homme, Comité pour l’Espagne et syndicats.
Enfin, elle s’engage pour la mémoire historique, parce que selon elle, « il n’y a pas un fusil qui puisse faire taire la mémoire » et qu’elle « ne peut ni ne veut oublier ». Elle sera l’une des fondatrices du Comité international de Ravensbrück (1965).
Neus Català travaille également sur le terrain fertile de l’oubli. Non seulement elle se rend dans les écoles pour témoigner, mais en 2005, elle publie un livre, De la résistance et de la déportation : 50 témoignages de femmes espagnoles (Peninsula, Barcelone, 2005), qui reste à ce jour le document le plus complet et le plus instructif sur la vie des Espagnoles à Ravensbrück.
Cette femme, qui a perdu le sommeil dans les camps, mourra à 103 ans, l’âme tranquille, en fredonnant les chants révolutionnaires de sa jeunesse.
Quelle héroïne! Elle mérite cet hommage.
Gloire et Honneur à tous les Catalans et Catalanes qui on luttés et qui luttent encore contre toute dictature de notre monde qui n’a pas de mémoire.