CRANS-MONTANA. UN RESPONSABLE MAJEUR, LE POLYURÉTHANE

4 janvier 2026

Il y a des drames qui ne relèvent ni du hasard ni de la fatalité. Ils relèvent de choix. De matériaux. De décisions techniques prises à la légère dans des lieux où la légèreté n’a rien à faire. Le polyuréthane, lorsqu’il est utilisé pour la sonorisation et le traitement acoustique d’un dancing, fait partie de ces choix lourds de conséquences.

Le polyuréthane est partout. On le connaît pour son efficacité acoustique, sa légèreté, son faible coût, sa facilité de pose. C’est précisément ce cocktail qui le rend dangereux dans un établissement recevant du public, surtout lorsqu’il est installé au plafond ou en hauteur. Là où le feu commence. Là où la fumée s’accumule. Là où le public ne regarde jamais.

Dans un dancing, les sources d’ignition sont multiples et permanentes : projecteurs chauffants, installations électriques sollicitées, effets scéniques, parfois artifices festifs. Il suffit d’un instant. Le polyuréthane n’attend pas. Il s’enflamme vite, brûle vite et propage le feu avec une efficacité redoutable. Pire encore, il fond. Il goutte. Il tombe en flammes sur la foule. Le feu ne reste pas au plafond, il descend.

Mais le véritable tueur n’est pas toujours la flamme. Ce sont les fumées. Le polyuréthane en combustion libère des gaz extrêmement toxiques, invisibles, suffocants. En quelques respirations, la désorientation s’installe. En quelques dizaines de secondes, la perte de connaissance. Le public ne fuit plus, il s’effondre. La panique fait le reste. L’issue de secours devient un mirage.

Dans un espace bondé, souvent sombre, bruyant, parfois transformé sans adaptation structurelle réelle, le polyuréthane agit comme un accélérateur de catastrophe. Ce n’est pas un détail technique. C’est un facteur déterminant. Un multiplicateur de morts potentielles.

Ce qui choque, ce n’est pas que ce matériau existe. C’est qu’il soit encore utilisé dans des lieux de fête sans que la question du feu soit traitée comme centrale. Ce n’est pas un défaut marginal. C’est un risque structurel connu, documenté, prévisible. Lorsqu’un tel matériau est posé sans garanties strictes, sans contrôle rigoureux, sans cohérence globale avec la sécurité du lieu, la responsabilité devient lourde. Très lourde.

Car dans un dancing, on n’accueille pas des murs. On accueille des corps. Souvent jeunes. Souvent confiants. Souvent inconscients des choix techniques faits au-dessus de leur tête. Le polyuréthane, mal employé, trahit cette confiance.

Parler de responsabilité majeure n’est donc pas excessif. C’est appeler les choses par leur nom. Dans certaines configurations, le polyuréthane n’est pas un simple matériau acoustique. Il est un acteur du drame. Un acteur silencieux, invisible, mais décisif.

Et lorsque la musique s’arrête brusquement, ce n’est jamais par hasard.

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

3 thoughts on “CRANS-MONTANA. UN RESPONSABLE MAJEUR, LE POLYURÉTHANE”
  1. Pas sûr !
    Analyse de Daniel Rehberg David :
    LE DRAME DE CRANS-MONTANA : CONSÉQUENCE DE 20 ANS DE CHOIX POLITIQUES

    Avant toute analyse politique ou institutionnelle, une évidence doit être rappelée. Le drame survenu constitue une tragédie nationale. À ce titre, il appelle d’abord le respect et la solidarité envers les victimes et leurs proches. Cela posé, cette exigence de retenue n’exclut ni l’analyse ni la recherche des responsabilités. Au contraire, elle les rend indispensables.

    En effet, aucune réflexion, aussi rigoureuse soit-elle, ne peut atténuer la réalité des faits. Des vies ont été perdues, des familles durablement éprouvées et une communauté profondément marquée. Partir de ce constat oblige à dépasser l’émotion immédiate, non pour la nier, mais pour comprendre ce qui a rendu un tel drame possible.

    Dans ce cadre, des responsabilités individuelles devront être établies. Celles du gérant, si des manquements graves aux obligations légales ou aux règles de sécurité sont avérés. Celles d’entreprises impliquées, si des normes ont été contournées ou ignorées. Celles, enfin, des autorités publiques, lorsque les contrôles se sont révélés insuffisants, tardifs ou purement formels. Sur ce point, ces responsabilités relèvent du droit pénal et du droit administratif et devront être examinées par les instances compétentes.

    Cependant, s’arrêter à ce seul niveau serait insuffisant. Car les défaillances individuelles et administratives ne surgissent jamais isolément. Elles s’inscrivent dans un cadre légal et institutionnel précis, façonné par des choix politiques successifs. Or ce cadre n’est ni accidentel ni neutre. Il résulte de décisions débattues, votées, puis progressivement acceptées comme normales. Dès lors, la responsabilité engagée est aussi politique et collective.
    C’est pourquoi ce qui s’est produit ne peut être réduit à l’échec d’un individu ou d’un service. Plus fondamentalement, il révèle les limites d’un cadre institutionnel identifiable.

    Dès lors, le drame ne relève ni du hasard ni d’une défaillance imprévisible. Il s’inscrit dans la continuité de choix politiques opérés depuis près de vingt ans, notamment en matière d’accords bilatéraux, de libre circulation et d’évolution des mécanismes de contrôle et de prévention. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une exception, mais d’une conséquence plausible d’un modèle qui a redéfini ses priorités.

    Avant les accords bilatéraux : un cadre fondé sur la prévention

    Jusqu’au tournant des années 2000, et plus encore avant l’intégration aux dispositifs liés à Schengen, la Suisse disposait d’un cadre nettement plus autonome et plus restrictif en matière de sécurité publique. Concrètement, l’accès au territoire et le droit d’établissement relevaient d’une appréciation souveraine fondée sur l’ordre public. Ainsi, lorsqu’un ressortissant étranger avait été condamné pour des faits graves à l’étranger, sa situation faisait l’objet d’un examen approfondi. Le principe était clair : la prévention primait, et le doute suffisait à refuser.

    Dans le même esprit, cette logique s’appliquait aux autorisations d’exploiter. Les établissements accueillant du public ou des personnes vulnérables faisaient l’objet d’enquêtes de moralité sérieuses, d’une coordination étroite entre autorités migratoires, policières et administratives, et d’une responsabilité personnelle clairement assumée par l’exploitant.

    Dans ces conditions, un individu déjà condamné pour des faits graves à l’étranger aurait très vraisemblablement été écarté. Autrement dit, l’action publique cherchait à prévenir le risque, non à en gérer les conséquences.

    Il convient d’insister sur ce point : ce modèle n’était ni excessif ni dépassé. Au contraire, il s’est révélé efficace sur la durée et a permis d’éviter, pendant des décennies, des drames de cette nature.

    Après les accords bilatéraux : un déplacement des priorités

    Les accords bilatéraux, certes, n’imposent pas formellement le laxisme. Néanmoins, ils ont profondément modifié le cadre décisionnel. Avec la libre circulation, l’accès devient la règle et le refus l’exception, laquelle doit être strictement motivée, juridiquement étayée et exposée à des recours.

    Dans les faits, cette inversion a produit une prudence accrue des autorités, une réticence à refuser et une dilution progressive des responsabilités.

    Par ailleurs, les dispositifs liés à Schengen offrent un accès élargi à l’information. Toutefois, ils n’imposent aucune conséquence décisionnelle automatique. Ainsi, une condamnation grave à l’étranger peut être connue sans entraîner de refus, notamment lorsque les autorités hésitent à assumer le risque juridique ou politique d’une décision restrictive. En résumé, l’information est disponible, mais la capacité d’action se fragmente.

    Dans ce contexte, les considérations économiques tendent logiquement à primer. L’ouverture et la continuité de l’activité deviennent prioritaires, tandis que la gestion du risque est reléguée en aval. Ce glissement, loin d’être anodin, marque une rupture nette avec la tradition suisse fondée sur l’anticipation et la prévention.

    Responsabilités institutionnelles

    Il en découle que le Conseil fédéral porte une responsabilité politique centrale pour avoir fait des accords bilatéraux et de la libre circulation des piliers non négociables de la politique nationale, au détriment d’une approche plus prudente en matière de sécurité. Dans son sillage, les cantons ont accompagné cette orientation, notamment par la réduction des moyens d’inspection et l’allégement des procédures. Quant aux communes, souvent soumises à des contraintes économiques locales, elles ont parfois privilégié la continuité de l’activité à l’application rigoureuse des contrôles.

    Cette évolution, loin d’être fortuite, est documentée et assumée. Elle relève d’un choix politique, non d’une dérive accidentelle.

    La tragédie de Crans-Montana dans une perspective institutionnelle Dans ces conditions, soutenir que ce drame aurait été hautement improbable dans le cadre institutionnel antérieur aux accords bilatéraux n’a rien d’excessif. Il s’agit, au contraire, d’une analyse institutionnelle cohérente. Dans le modèle suisse d’alors, un exploitant condamné pour des faits graves à l’étranger aurait très vraisemblablement été empêché d’exploiter, soit par un refus initial, soit par l’application du principe de précaution au nom de l’ordre public.

    Dès lors, la question posée dépasse le seul registre juridique. Elle est aussi culturelle et politique, dans la mesure où elle renvoie à la transformation progressive d’un État préventif en un État plus réactif, juridiquement contraint et de plus en plus réticent à exercer pleinement sa capacité de refus.

    Conclusion

    Au terme de cette analyse, une conclusion s’impose. Les défaillances observées ne relèvent pas uniquement de responsabilités individuelles ou administratives. Elles s’inscrivent dans un cadre institutionnel profondément transformé par des choix politiques successifs, qui ont progressivement réduit la capacité de l’État à agir de manière préventive et souveraine.
    Dans cette perspective, la question des accords conclus avec l’Union européenne ne peut être traitée comme un simple débat technique. En pratique, ces accords ont instauré un cadre dans lequel la priorité donnée à la circulation et à la continuité économique s’est faite au détriment de la protection anticipée de la population. Cette évolution a des effets concrets sur la capacité de l’État à refuser, à bloquer et à prévenir.

    Par conséquent, tirer les conclusions qui s’imposent conduit à reconnaître que la poursuite de cette trajectoire est incompatible avec un modèle fondé sur la sécurité, la responsabilité et l’intérêt général. Cela vaut pour les projets futurs, tels que les Bilatérales III, comme pour l’ensemble des accords qui restreignent la souveraineté décisionnelle et la capacité d’action préventive des autorités.

    En définitive, refuser de nouveaux engagements de ce type, et réévaluer ceux existants, ne relève ni d’un repli ni d’un geste idéologique. Il s’agit d’un choix politique visant à restaurer un cadre dans lequel l’État peut pleinement assumer sa mission première : protéger, prévenir et garantir des conditions de sécurité et de prospérité réellement partagées.

    Ce drame rappelle enfin qu’un pays sûr ne se définit pas par sa capacité à gérer les conséquences, mais par sa capacité à empêcher que l’irréparable ne se produise. À cet égard, revenir à un cadre souverain, cohérent et préventif apparaît désormais comme une exigence politique si la Suisse entend rester un pays sûr et durablement prospère pour tous.

  2. Ces mousses sont très répandues notamment pour leurs qualités insonorisantes. Elles sont fabriquées selon plusieurs procédés et il me semble qu’elles peuvent avoir des qualités anti-feux différentes. Est-ce que quelqu’un peux aller trouver ce que disent les normes applicables en la matière ?

    De deux choses l’une :
    1) Ou les normes sont insuffisantes et les mousses installées dans ce bar étaient donc « conformes ».
    -> Je ne peux imaginer que cela soit le cas ! La combustibilité d’un matériau est une science maîtrisée avec des test standards (cf rapport d’enquête des canadiens suite au crash du MD-11 de Swissair en 1999) et si ces normes devaient être insuffisantes ce serait une immense claque pour ceux qui les ont proposé et ceux qui les ont adoptés.
    2) Ou les normes prévoient déjà des qualités de mousses à exclure (car trop inflammable, ce qui est évidemment le cas içi) et donc le bar n’était pas conforme.
    Tout ceci repose sur des faits et devrait être assez facile à déterminer. (Même brulée l’analyse au spectromètre de la mousse utilisée dans ce bar devrait être assez facile à reconstituer)
    La récente nouvelle publiée sur le site de Blick (c’est la bien la première fois de ma vie que je lis le Blick mais il faut reconnaître qu’ils suivent au moins ce dossier de près) au sujet du renoncement soudain à l’assouplissement (sic) des régulations anti-feux me parait être un sujet préoccupant qui mériterait un questionnement du public en général. Car si déjà avec les normes actuelles on finis avec 40 morts et 120 blessé je laisse quiconque imaginer ce qu’il adviendra avec des normes « assouplies »

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