
Il y a des victoires. Et il y a des prises de pouvoir.
Dimanche, sur les routes flamandes, Tadej Pogacar n’a pas gagné le Tour des Flandres. Il l’a confisqué. Une attaque sèche, clinique, à l’Oude Kwaremont, à 18 kilomètres de l’arrivée, et le reste n’a été qu’un long constat d’impuissance collective. Derrière lui, Mathieu van der Poel a cédé. Comme les autres. Comme tous, désormais.
278 kilomètres, des pavés, des murs, du vent, et au bout : un homme seul.
Troisième victoire sur la « Ronde ». À ce stade, ce n’est plus une performance, c’est une signature. Pogacar rejoint les plus grands, à hauteur d’un Fabian Cancellara. Et pourtant, il donne l’impression d’appartenir déjà à une autre catégorie : celle des prédateurs.
La série qui dérange
Car ce succès n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une trajectoire qui commence à sentir dangereusement l’histoire.
L’an dernier : Liège-Bastogne-Liège et le Tour de Lombardie.
Cette année : Milan-Sanremo et maintenant le Tour des Flandres.
Quatre monuments. D’affilée.
Et désormais, une perspective obscène pour le reste du peloton : Paris-Roubaix.
S’il gagne dans l’Enfer du Nord, Pogacar ne fera pas que gagner une course. Il alignera les cinq Monuments consécutivement. Une anomalie statistique. Une démonstration de force. Une humiliation pour une génération entière.
L’ombre du Cannibale
Dans le cyclisme, certains surnoms ne se donnent pas. Ils s’imposent.
Celui de « Cannibale » appartient à Eddy Merckx. Il désignait un homme incapable de laisser une miette à ses adversaires. Un ogre. Un système à lui seul.
Aujourd’hui, la comparaison n’est plus une provocation. Elle devient une hypothèse crédible.
Avant Pogacar, seuls trois hommes avaient conquis les cinq Monuments : Rik Van Looy, Merckx, et Roger De Vlaeminck. Des noms gravés dans une époque où le cyclisme fabriquait des mythes.
Pogacar, lui, fabrique autre chose : une domination moderne, froide, méthodique. Il court peu. Il gagne tout.
Le cyclisme face à son problème
Le plus troublant n’est pas qu’il gagne. C’est la manière.
Il n’y a plus vraiment de suspense. Plus de dramaturgie. Les courses se résument à une seule question : quand va-t-il attaquer ?
Dimanche, la réponse est tombée à 18 kilomètres de l’arrivée. Et tout s’est arrêté.
Dans une semaine, sur les pavés de Roubaix, le cyclisme saura s’il assiste à l’émergence d’un nouveau monstre ou à la confirmation d’un phénomène déjà hors norme.
Mais une chose est certaine :
le peloton ne court plus contre Pogacar.
Il court derrière lui.