Caligula est mort. Lumières éteintes. Silence. La salle de spectacle du Collège des Creusets est encore muette. Hésitations. Applaudissements nourris. Mérités. Des mains qui battent la cadence. Des battements admiratifs mais retenus d’avoir évité d’être emporté par la tourmente de la vérité. Caligula est mort.
Caius, lui, est vivant. Je le vois, à quelques mètres de moi, sur la partie droite de la scène. Il s’avance, presque discrètement. Sur son regard, au premier pas, de la joie. Oui, Caius est rempli de joie. Caius recule avec les siens. Le public les rappelle. Caius s’avance à nouveau. Au deuxième pas, je sens de la fierté. Caius est fier d’avoir été pour nous, ce soir, Caligula. Il ne sourit pas encore, mais une légitime et vraie fierté pointe dans ses yeux. La troupe recule. Un troisième rappel. Caius a changé de côté. Le voici à gauche de la scène, sur ma droite, tout au fond. Caius remercie. La mains sur le coeur. Il découvre des visages amis. Remercie encore à deux mains, toujours posées sur le coeur, les siens, les autres aussi certainement. La ligne des acteurs est stable. Elle attend. Le public persévère. Applaudissements. Caius est là, mais soudainement la fatigue surgit. Comme s’il ressentait simplement, maintenant, l’effort physique, l’engagement d’acteur. la vérité charnelle des mots transmis d’outre-tombe par Albert Camus, des mots vivants, tranchants, troublants. Angoissants. Caius respire, se détend, sourit encore. Il a aspiré en un dernier jet joie, fierté et force. A la présentation finale, Caius est anonyme, en fond de rang, il n’écoute plus, il est ailleurs, en lui-même, il n’est déjà plus là. Il sait qu’il doit encore attendre quelques minutes. Mais, déjà, il est ailleurs, le premier, il court vers l’arrière-scène pour se retrouver avec lui-même. Caius est presque « mort ».
J’ai beaucoup lu Camus. Il n’y a pas d’autre auteur, je crois, que je n’ai autant lu. Pourtant, je ne connaissais pas Caligula, jusqu’à peu. Sachant que Stéphane Albelda allait monter un nouveau spectacle, j’ai lu cette pièce de théâtre il y a quelques mois à deux reprises. Je n’en dirai pas grand-chose ici, me contentant de proposer à ceux qui n’ont pas lu L’Etranger, Le Mythe de Sisyphe et Caligula, de vous y plonger. Le plongeon ne sera pas sans angoisse, pas sans douleur, pas sans révélation intime, pas sans souffrance. Mais, vous en retirerez ce petit quelque chose d’indéfinissable qui fait que vous aurez plaisir à exercer votre métier d’homme, de femme, d’être humain.
Et cette scène, dans ma petite âme d’humain. Caligula rencontre enfin Cherea, avec cette question formulée à ma sauce : est-il possible de rencontrer parfois un être de chair et de sang pour partager sans restriction ses vérités dans une vraie nudité ? Il y a, là, à cet instant improbable de la mise en scène, un truc indéfinissable qui se joue, le jeu de la franchise, de la sincérité, de la vérité et de l’amour. Un moment d’hésitation, non, un moment de vérité unique, qui interroge : ai-je eu la chance de toucher du doigt dans ma vie cet instant de chaleur humaine éternelle. Oui, il y avait, là, entre Caius et Cherea, un espace d’éternité.
Et tu descends les marches d’escalier, tu te fermes à tout, tu veux garder cette émotion et tu te dis : Merci, Camus, de me donner ce désir de vie, ce désir de rencontre, ce désir de vérité.
Le théâtre d’Albelda, le théâtre de Caius et de ses amis, le théâtre de tous ceux qui aiment cet art, est un lieu de vérité. Et le théâtre réussi nous transmet, sans que nous l’attendions, un désir d’amour pour la vie.
Caius est un prestidigitateur. Il assassine l’irrespirable, se joue de la mort et ressuscite Caligula.
Albelda est un alchimiste christique et un escroc. Il ressuscite L’Etranger qui est en nous, un peu freudien finalement le mec, mais, dans le même temps, il nous trompe, nous faisant croire que nous pourrions être Cherea, poignarder César et faire vivre Caligula. Il sait que le mensonge est l’autre face de la vérité.
Dans la fraîcheur de la nuit, en quittant les Creusets, nous osons enfin dire à nouveau : « j’aime la vie ! »
Merci Caius d’avoir été Caligula.
Bonjour à Cherea !
Post Scriptum I : le théâtre, et Camus le savait plus que personne, est un formidable travail d’équipe. Ceux qui ont pris la lumière savent qu’ils ne sont pas grand-chose, sans les autres. Et je suis ici un funeste Caligula d’avoir si grossièrement ignoré tous les autres qui ont participé à ce moment de vérité. Mais Albelda et Caius savent, sans que je le leur souffle, que Cherea, Caesonia, Hélicon, les éclairagistes, le musicien, la scénographe et tous les autres ont contribué, chacun à sa place, à m’avoir fait aimer un peu plus la vie. Merci à tous.
Post Scriptum II : j’ai été trop dithyrambique ? Alors, je dirai que j’ai pu avoir été parfois dérangé par une déclamation trop « schématique ». Mais je ne suis pas sûr de savoir ce que je viens de dire ! (oui, oui, on rit aussi dans le Caligula d’Albelda).
Post Scriptum III : la journée fut bonne !