Demain aujourd’hui

27 mai 2020

(PAR SARAH CALDERON)

 

Une anecdote du quotidien m’a fait plus palpablement prendre conscience du tournant décisif dans lequel nous nous trouvons…

 

Depuis bien longtemps avant le coronavirus, j’avais acquis la certitude que nous vivions une époque charnière, le moment précis d’un point d’inflexion où un tournant civilisationnel était en train de se déterminer. Désormais, nous cheminerions vers le monde où la pollution atmosphérique ferait aussi objet de marchandages, où les ours polaires n’existeraient plus et où les pays en voies de développement seraient effectivement devenus l’arrière-cour d’un autre monde, cloisonné et brillant, le premier monde, comme nous appellent ces pays-là. Ou bien, nous cheminerions ver le monde où l’être humain vivrait en symbiose avec la nature, où la biodiversité ferait l’objet du plus grand respect et où les cultures et identités subordonnées dans le sang par la colonisation seraient remises sur pied d’égalité avec celles qui se sont accaparé l’imaginaire de l’humain.

Le coronavirus a accentué et accéléré ce sentiment -et cette peur- là. Je regarde ainsi avec un mélange d’angoisse et d’espoir l’évolution de la planète confrontée à cette épidémie. Plus que jamais, nous sommes en train de décider aujourd’hui quel sera le monde de demain. Ce sentiment a refait surface, comme souvent avec les choses réellement importantes, à l’occasion du constat de ce qui semble, à premier abord, une banalité : je suis tombée sur la publicité de masques imprimés à petits chats, oiseaux tropicaux, et même de Frida Khalo, vendus 20 euros la pièce ; puis, sur une publicité de marques plus sophistiquées de masques design à combiner avec la tenue portée. A peine Emmanuel Macron a-t-il déclaré que, finalement, il était judicieux de porter un masque que celui-ci est déjà devenu une marchandise capitaliste -peut-être Macron a-t-il attendu qu’il en soit ainsi pour estimer judicieux de le porter, me dira-t-on. Peu importe, cela me semble annoncer le début du cauchemar, le cheminement vers ce monde dont je ne veux pas, où la pollution fait l’objet de marchandages. Le monde des romans de science-fiction. Je repense à ces romans, justement : c’est tellement souvent que leur trame narrative inclut un événement fondateur où des mesures provisoires qui deviennent définitives sont adoptées …
Ces morts suffisent bien à rendre la situation cauchemardesque, je ne veux pas vivre, littéralement -ou littérairement- un cauchemar. Le coronavirus est dangereux, mais beaucoup de personnes y ont survécu, sans compter tous les porteurs sains qui ne sauront jamais qu’ils l’ont été parce que nous ne sommes pas massivement dépistés. Nous ne savons toujours pas pourquoi le coronavirus a un impact si différent suivant les individus -une personne de 102 ans y a survécu en Espagne, des enfants en bas âge tombent malades en Europe et aux USA-, mais nous savons qu’il a un impact très différent suivant les individus, qu’il n’est pas par système l’équivalent de la mort, non plus. Cela n’enlève pas la prudence à adopter face à lui, certes, mais cela veut dire que le plus grand danger que recèle ces virus nous vient de nos gouvernements, de leur manque de prévision, de leur gestion qui privilégie leurs intérêts à chacun d’entre eux, sans même prendre la peine de le voiler.

Le coronavirus ne doit pas constituer l’événement fondateur qu’incluent les trames des romans de science-fiction : il doit au contraire être une crise salutaire, un sursaut de survie destiné à nous mener au monde qui peut assurer notre permanence comme espèce.

Depuis quelques années, un changement du quotidien annonçait, me semble-t-il, le tournant civilisationnel. Si depuis plus d’un siècle notre alimentation avait égalisé l’espérance de vie des êtres humains des pays de l’Europe occidentale et de l’Amérique du nord, voilà que depuis deux décennies nous revenons, lentement mais sûrement, à un écart alimentaire, pur produit de notre monde, qui détermine déjà la durée de nos vies. Entre ceux qui peuvent manger du bio et ceux qui par manque d’information et d’éducation s’alimentent surtout de graisses saturées et de viande issue des élevages industriels le fossé se creuse. Bien avant le coronavirus nous étions déjà en passe de revenir à un écart alimentaire équivalent à celui qui sévissait dans l’Ancien Régime entre la noblesse et le peuple, ou à celui de la Révolution Industrielle, entre la haute bourgeoisie et le prolétariat le plus humble. Un écart alimentaire où se chiffre la vie des individus.
Le coronavirus est venu altérer l’évolution déjà présente et amorcée. Les masques imprimés, à 20 euros la pièce, m’ont fait l’effet d’une vision anticipatoire que j’espère voir déjouée. Nous devons décider aujourd’hui du monde que nous voulons, et que nous aurons, demain. Je souhaite que nous sortions dans la rue dès que la rigueur du confinement diminuera ; je souhaite que nous fassions pression pour qu’elle diminue -car enfin celui-ci n’est que la manière de compenser leur incompétence qu’ont trouvé les pouvoirs en place- ; je souhaite que nous réclamions massivement des gouvernements qui s’intéressent véritablement à nous, par-delà la démagogie nécessaire à la période électorale. Réclamons à ces gouvernements que nos villes soient entourées de ceinturons verts d’autonomie alimentaire ; qu’elles soient pourvues de dispositifs visant à produire de l’énergie renouvelable. Réclamons-leur que les êtres humains soient réellement égaux en droits ; que les pays ayant subi l’insulte et le pillage de la colonisation marchent de nouveau la tête haute, leurs cultures et leurs savoirs restaurés, par-delà les extrémismes ayant surgi en réaction à la violence occidentale. Réclamons que l’être humain parvienne véritablement à son aboutissement et son épanouissement en tant qu’être humain, qu’il ne demeure pas à jamais tel un bonsaï aux racines coupées par ses individus les moins scrupuleux.

One thought on “Demain aujourd’hui”
  1. Chère Madame, Chers administrateur et membres de l’1dex;

    Pour illustrer mon propos: Le lien vers un clip qui en dit long autant qu’il en montre.
    https://www.youtube.com/watch?v=oSIoP7h4B_M.

    Le problème dans nos sociétés capitalistes où comme vous le dîtes si bien, « le fossé se creuse »; c’est que ceux qui devraient « mesurer l’horreur de leur nature » ne le feront jamais!!!
    Trop persuadés d’avoir raison; trop sûrs que nous sommes « les rois des cons »; ceux qu’on oppresse; ceux qu’on opprime. Au fond; le « masque » est peut-être le symbole du baîllon moderne où respirer un air dangereux et manaçant nous est encore possible; mais ou parler, s’entretenir, échanger, se cultiver ne fait désormais plus partie de nos droits… Hello Kitty; bonjour à toutes les personnes qui « griffent » le pouvoir en place!

    Tiphaine Simon-Fornerod, secrétaire médicale.

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