Corinna éternelle

13 février 2026

Corinna éternelle

On entre chez Corinna Bille comme dans un conte féérique, où la grisaille est bannie.

Élevée dans le château de son père, peintre reconnu, elle grandit entre deux promenades en traîneau dans la campagne enneigée et trois représentations de théâtre devant les amis de ses parents, Rainer Maria Rilke, Charles Ferdinand Ramuz, Romain Rolland, Pierre-Jean Jouve ou encore Panaït Istrati.

À 16 ans, après une longue nuit de veille passée à lire Dos Passos, la jeune fille se décide pour une carrière d’écrivain , « on ne devient que ce que l’on est », ma foi.

Les années s’en viennent et puis s’en vont pour Fifon. Il y a un mariage blanc avec un acteur parisien, une courte liaison avec Georges Borgeaud puis, enfin, l’amour de sa vie, Maurice Chappaz. Et il y a l’écriture. Corinna écrit dans des carnets. Elle écrit la vie paysanne et les fleurs, les arbres, les pierres. Elle écrit, une prunelle égarée dans le rêve et l’autre solidement rivée sur le quotidien.

Dans un pays alors imprégné par les traditions, sur une terre qui déprécie ses enfants parce que, vous comprenez, ils ne peuvent pas écrire mieux que les Français, cet esprit original déploie des ailes incandescentes. Qu’importe que lorsqu’elle reçoit le Goncourt de la nouvelle, la presse valaisanne se gausse de cette « littérature de cochons tristes », elle écrit encore et toujours.

Et si on entre dans la vie de Corinna comme dans un conte, on entre dans son œuvre comme dans La Maison bizarre. Une maison dont la clef s’est perdue. Une maison qui se refuse avec obstination. Une maison qu’il faut conquérir avant de découvrir qu’elle possède un double fond, dans lequel murmurent des œuvres aussi énigmatiques que le sourire de La Joconde.

Comme le grand maître de la Renaissance italienne, Corinna s’affranchit de toutes les règles. Elle méprise les basses frontières entre le réel et l’imaginaire, le profane et le sacré, le Bien et le Mal. Ses récits s’inscrivent certes dans une perspective réaliste mais, dans une recherche d’effets de transparence, ses personnages s’en échappent bien vite pour se réfugier dans un « arrière-monde » qui leur ressemble et les rassemble.

Les imparfaites et mystérieuses Émerentia, Théoda, Cécilia, Flavie, au visage asymétrique, vont donc au-delà du simple portrait. Elles sont la vie même car elles sont intimement reliées à l’histoire primitive d’un Valais encore sauvage. Et c’est cette nature abrupte qui les met en mouvement, par contraste avec leur entourage, englué dans les interdits. « Avec les yeux de ceux qui n’ont jamais rien vu, de ceux qui ne savent pas ».

Corinna ne s’intéresse pas à la cité, où les notables obtus abattent des allées de peupliers. C’est une chamane qui communique avec les esprits sylvestres. Les sommets paraissent irréels, les montagnes tournent le dos aux hommes qui les salissent, ne les comprennent pas et ne sont pas dignes de s’y promener. Mais Émerentia écoute le bruit du fleuve dont le limon envahit la plaine du Rhône et choisit les entrailles de la terre pour son dernier sommeil. Cécilia fait l’amour avec la neige. Théoda et Rémi s’aiment dans la forêt, là où les autres ne peuvent les suivre. Et cette nature, comme La Maison bizarre, est un lieu qui se mérite, un monde dont il faut retirer tous les paravents, une source pure à laquelle s’abreuvent les âmes libres, un endroit mystérieux où les arbres ont des visages. Le Jardin avant le péché. L’Eden perdu, où l’homme ne viole pas l’innocence première, comme dans La petite fille et la bête.

Les gens meurent quand on n’a plus besoin d’eux, dit-on. Mais le subtil sfumato de Corinna est éternel parce que dans son œuvre une voix sans âge accompagne le rythme universel du monde. Et questionne sans fin la nuit qui nous environne.

 

 

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