4 juin 2026 – Süddeutsche Zeitung
La justice fribourgeoise enquête contre le président de la FIFA, Gianni Infantino. L’affaire concerne l’univers opaque des agents de joueurs et une accusation de dénonciation calomnieuse. Infantino devrait prochainement être entendu personnellement.

Par Johannes Aumüller et Thomas Kistner
Alors que la Coupe du monde se déroule aux États-Unis, Emilio Garcia Silvero, directeur juridique de la FIFA, est confronté à une succession de problèmes : revendications fiscales des participants au tournoi, controverse autour de l’interdiction de certains drapeaux iraniens dans les stades, enquêtes menées à New York et dans le New Jersey concernant les prix des billets et d’éventuelles pratiques trompeuses lors de leur attribution.
Malgré ces dossiers urgents, Garcia a dû récemment effectuer un déplacement en Suisse. Les autorités judiciaires du canton de Fribourg l’ont convoqué à une audition en qualité de prévenu dans une affaire susceptible de mettre sérieusement en difficulté son supérieur, Gianni Infantino.
Une nouvelle fois, une autorité d’enquête s’intéresse donc à Infantino. Cette fois, il lui est reproché, ainsi qu’à d’autres représentants de la FIFA, d’avoir formulé sciemment de fausses accusations dans le cadre d’une procédure judiciaire. Le litige oppose depuis plusieurs années la FIFA à l’agence de joueurs Sport 7, établie à Fribourg. Son dirigeant, l’avocat Philippe Renz, soutient que la FIFA couvre des pratiques mafieuses dans le secteur des agents de joueurs.
Pour répondre à ces accusations, la FIFA aurait multiplié les pressions contre Philippe Renz, notamment auprès des autorités de surveillance de sa profession. Elle serait même allée jusqu’à déposer contre lui une plainte pénale pour diffamation alors qu’elle savait, selon les allégations actuelles, que les faits dénoncés pouvaient être fondés.
Un marché de plusieurs milliards
Le monde des agents de joueurs représente des sommes considérables. Selon les chiffres publiés par la FIFA elle-même, 1,37 milliard de dollars ont été versés aux agents dans le football mondial durant l’année 2025. La Premier League anglaise arrive en tête avec 375 millions de dollars, suivie notamment par la Bundesliga allemande.
Les origines du conflit
L’affaire remonte à 2017. À l’époque, le règlement FIFA sur les intermédiaires permettait notamment à certains agents de percevoir simultanément des commissions du joueur et du club. Sport 7 déposa alors plusieurs plaintes devant les organes disciplinaires et éthiques de la FIFA, notamment contre la Fédération allemande de football (DFB), accusée de ne pas lutter suffisamment contre les conflits d’intérêts des agents.
En 2018, juste avant la Coupe du monde en Russie, Gianni Infantino publia un article dans Le Parisien promettant personnellement de mettre fin à l’opacité du système des transferts. Pourtant, selon les auteurs de l’article, peu de choses changèrent concrètement.
Une étude du Centre international d’études du sport (CIES), publiée la même année, mettait déjà en garde contre des pratiques susceptibles de favoriser la corruption et le détournement de fonds dans le football professionnel.
Les démarches de Philippe Renz
Estimant que la FIFA ne prenait aucune mesure sérieuse, Philippe Renz multiplia les démarches auprès des fédérations, des organisations d’agents et des dirigeants du football. En 2019, il déposa une dénonciation pénale auprès du Ministère public de la Confédération contre la FIFA. La procédure ne fut toutefois pas ouverte.
Cette période coïncidait avec le scandale des rencontres secrètes entre Gianni Infantino et l’ancien procureur général suisse Michael Lauber, affaire qui conduira finalement à la chute de ce dernier.
En 2020, Sport 7 saisit également le Comité international olympique. Philippe Renz y accusait notamment Gianni Infantino de favoriser un système de transferts marqué par des pratiques criminelles et de réduire au silence certains organes internes de la FIFA. Le CIO rejeta cependant la plainte faute de preuves suffisantes.
La contre-attaque de la FIFA
Deux mois plus tard, la FIFA répliqua en déposant une plainte pénale contre Philippe Renz pour diffamation et calomnie.
En avril 2021, Renz contre-attaqua à son tour en déposant une plainte pour dénonciation calomnieuse contre Gianni Infantino, Emilio Garcia Silvero et Kimberly Morris, directrice des ressources humaines de la FIFA. Selon lui, ces trois personnes savaient que les critiques formulées par Sport 7 correspondaient à une réalité préoccupante et qu’il agissait dans l’intérêt public en dénonçant ces dysfonctionnements.
Première clôture de la procédure
En août 2022, les autorités pénales classèrent l’affaire. Elles estimèrent que Philippe Renz avait exprimé ses critiques de bonne foi et n’avait pas commis d’infraction. Elles considérèrent également qu’il n’existait pas d’indices suffisants permettant de reprocher aux représentants de la FIFA d’avoir dénoncé une personne qu’ils savaient innocente.
L’affaire semblait alors terminée.
Le Tribunal cantonal relance l’enquête
Philippe Renz ne s’est toutefois pas satisfait de cette issue. Il recourut devant le Tribunal cantonal fribourgeois afin que la véracité de ses accusations soit examinée dans le cadre d’une véritable instruction pénale.
En février 2023, le tribunal lui donna raison et ordonna la réouverture de la procédure.
La FIFA et les autres personnes visées contestèrent les accusations. Malgré cela, le Ministère public classa une nouvelle fois l’affaire fin 2024. Philippe Renz recourut à nouveau.
À l’été 2025, le Tribunal cantonal annula une seconde fois la décision de classement et ordonna expressément au Ministère public d’entendre Gianni Infantino et les autres prévenus. Selon les juges, il est indispensable de déterminer précisément ce que chacun savait au moment du dépôt des plaintes pénales. Une audition personnelle est donc nécessaire.
Les auditions ont commencé
Les auditions ordonnées par la justice sont désormais en cours. Kimberly Morris a déjà été entendue. Emilio Garcia Silvero l’a été à son tour. Gianni Infantino devra lui aussi comparaître après la Coupe du monde.
La FIFA n’a pas répondu aux questions du journal concernant l’enquête fribourgeoise. Par le passé, elle a toujours contesté les accusations formulées contre ses dirigeants.
Une affaire aux conséquences potentiellement importantes
Parallèlement, le débat sur la réglementation des agents de joueurs continue. La FIFA a adopté en 2023 un nouveau règlement (FFAR), présenté comme une réforme majeure. Philippe Renz estime cependant que le problème central qu’il dénonce demeure inchangé, à savoir la possibilité pour certains agents de percevoir plusieurs rémunérations sur une même opération.
En Allemagne, plusieurs juridictions se sont également saisies de questions liées à cette réglementation, notamment les tribunaux de Dortmund et de Mayence, ce dernier ayant saisi la Cour de justice de l’Union européenne. Une décision est attendue à la mi-juillet 2026.
Selon les auteurs de l’article, le dossier des agents de joueurs pourrait désormais placer Gianni Infantino sous une double pression : d’un côté les procédures civiles et réglementaires concernant le marché des agents, de l’autre l’enquête pénale fribourgeoise portant sur une éventuelle dénonciation calomnieuse.