De Varsovie à Barcelone avec Sacha et Jola

Destination-VarsovieJ'ai choisi la pire journée de l'année pour me rendre en voiture sur la Costa Brava, celle de ce dernier samedi, la journée noire, "The black day". 880 km de bouchon à travers la France. 12 heures de trajet pour moi ce jour-là et non 9 heures. Des accordéons de voitures dans les deux sens et de vaines recommandations sur 107.7, la radio des vacanciers déambulant. Ce choix pourtant, je ne le regrette pas même si au bout de la nuit je n'ai pu m'offrir une paëlla tant désirée, les restaurants étant tous diablement bondés. Je me suis contenté d'une salade avec du fromage de chèvre concoctée par un couple émigré de Béziers.

Après plus de trente minutes à tenter de m'extraire du parking de l'aire de Montélimar, je me décidai à accepter deux jeunes auto-stoppeurs dont le carton indiquait comme destination Montpellier. A ma première question, le garçon me dit : "nous allons à Barcelone". Et nous voilà sur la route des bouchons !

 

Jola, âgée de pas encore dix-huit ans : "ma mère ne voulait pas que je parte en auto-stop. Nous avons préparé ce voyage pendant plus de six mois. Finalement elle a accepté à condition que je lui envoie des textos plusieurs fois par jour".

 

Sacha, dont le vrai prénom est Raphaël sans que quiconque n'emploie le nom du baptisé : "nous avons choisi l'aventure; c'est notre projet, partir de notre domicile à Varsovie, et nous rendre en auto-stop à Barcelone". Sacha parle parfaitement le français qu'il a appris lorsque ses parents ont travaillé en France. Il s'exprimera cependant en anglais pour que sa compagne de route puisse participer à notre conversation.

 

Les deux amoureux sont convaincus d'avoir trouvé leur âme sœur. Leur esprit est connecté, dit-elle. Elle est sûre de ne pas vouloir d'enfant, lui un peu moins : "nous voulons peut-être adopter; il y a plein d'enfants qui ne demandent qu'à pouvoir être aîmés".

 

La jeune étudiante de lycée est une végétarienne convaincue : "à cause des traitements inacceptables faits aux animaux". Elle conseille d'utiliser de l'huile de noix de Coco et une cuisine très pimentée avec du poivre.

 

Jola est enthousiasmée par le système institutionnel suisse qu'elle connait parfaitement. Elle a suivi des cours au Lycée.

 

Sa position sur l'immigration de masse se résume à un désir de modification du vocabulaire : "la planète est notre bien commun à tous. Le mot "immigrant" devrait être banni de la langue."

 

A la frontière de la Catalogne, je leur demande : "êtes-vous heureux d'être ici ?"  Sacha répond : "c'est bien peu de le dire ainsi". Les yeux de mes compagnons de voyage brillent. "Sacha, nous l'avons fait. Je suis fière de moi". De Varsovie, les deux étudiants polonais sont allés à Berlin, Nuremberg, Frankfurt, Besançon. Ils ont dormi dans une voiture, dans des hôtels très bon marché, ont mangé des sandwiches, apprennent chaque jour à économiser; ils ont un budget de 500 euros, vont rester quinze jours à Barcelone dans un squatt et espèrent obtenir un ticket d'avion bon marché pour rentrer à Varsovie : "Sacha, je crois que je vais être trop fatiguée pour revenir en auto-stop".

 

- "Avez-vous déjà fait de l'auto-stop ?"

 

- "Non, mon père nous l'a interdit, et je crois que j'avais trop peur". Je crois que Sacha et Jola m'ont rendu un peu jaloux.

 

Jola s'inquiète : "ça ne vous embête pas cette odeur de camembert ? Nous avons pourtant enfermé les sandwiches dans des boîtes, mais ce fromage sent très fort. Normalement nous ne mangeons pas de fromage, mais il n'y avait là-bas aucun met végétarien". Je leur offre des sugus qu'ils trouvent tous deux succulents.

 

Hésitant, Sacha me demande : "puis-je recharger mon téléphone sur la batterie de la voiture ?"

 

Sacha poursuit : "pour moi le plus dur, c'était hier; je n'ai pas pu me doucher; j'ai besoin de me laver une fois par jour; je ne me sens pas bien d'être aussi crase".

 

- "Et vous n'avez jamais eu peur ?"

 

- "Non jamais, même pas avec ce chauffeur qui n'avait pas dormi pendant vingt-et-une heures, et qui a failli avoir un accident""."

 

Jola surenchérit : "je peux me défendre toute seule. Je sais me battre. Au besoin j'ai un couteau".

 

Sacha précise : "j'aime les couteaux suisses".

 

Et les deux ensemble, l'un après l'autre :

 

- "Nous avons eu ce projet par désir d'aventure, et pour faire des rencontres".

 

Le livre préféré de Sacha est 1984 de Orwell. Et le meilleur des mondes de Huxley pour Jola. Ils y voient un signe supplémentaire de leurs connections identiques. Je leur parlai de "Hommage à la Catalogne". Sacha connaissait le POUM et vibrera à n'en pas douter le 27S pour l'indépendance de la Catalogne qu'il transportera avec lui jusque dans son petit appartement de Varsovie.

 

Nous nous sommes dit au revoir à 100 kilomètres des Ramblas. Ils adorent l'art et ont le projet de visiter les musées de Barcelone. J'aurais voulu les embrasser. Je n'ai pas osé.

 

La route de Sion vers la Catalogne ne m'a jamais paru si brève.