L’AMOUR DU MOBILE (19/36)

51icEaE9ecL._SX195_Chapitre XIX

 

Le mobile tremblant

 

 

James Hadley Chase, Une bouffée d’or pur

 

« -C’est vrai que vous avez un tapis de Boukhara ?

murmura-t-elle, les yeux brillants.. »

 

Thomas Roque et Briac Renaud étaient donc tous deux heureux. Briac croyait avoir trouvé une piste qui mènerait à la découverte de l’assassin. Il était satisfait de son travail et certain d’avoir convaincu le greffier du Tribunal de collaborer avec la police sans arrière pensée. Thomas, lui, anticipait déjà la soirée qu’il devait passer avec Marika Vignot. Les deux policiers se quittèrent en se promettant réciproquement de penser toute la nuit aux bonnes questions qu’il conviendrait de poser demain à Maître Pascal Reneval. Pour l’instant, ils voulaient simplement profiter de leur soirée. Briac la passerait à lire des bandes dessinées. Il adorait Franquin et relirait une fois encore ses Idées noires. Il rirait de bon cœur en croquant dans des pommes de terre grillées accompagnées de simples tomates recouvertes d’un peu de poivre, de sel et de vinaigre. Thomas avait d’autres projets.

 

Thomas Roque n’avait pas pour habitude de se faire beau. Mais il avait décidé de plaire à Lauane. Que faire pour bien faire se disait-il ? Il avait songé à lui proposer un repas à Ampuis. Il y avait renoncé simplement parce qu’il ne voulait pas penser au crime commis dans le village d’à côté, à Condrieu. Dans un premier temps, il avait voulu se rendre dans la vieille ville de Lyon, à L’Amphytrion. Toutefois, il avait renoncé à ce qui lui avait paru une bonne idée simplement parce qu’il venait de lire une critique fort négative de cet établissement. Le journaliste gastronomique y décrivait le caractère immangeable des œufs en meurette accompagné d’un gratin dauphinois tout autant infect. Finalement, il avait opté pour un restaurant dont on disait grand bien et dans lequel il n’avait jamais eu encore l’occasion de se rendre. C’était aussi dans le Vieux Lyon. Le restaurant avait un nom qui lui plaisait. Il s’appelait Le Rabelais. Ce soir, il voulait être à la fois fin, drôle et partager ce moment dans un endroit intime. On lui avait dit que l’arrière salle à l’ancienne était magnifique pour plaire à une jolie fille et, peut-être pour l’embrasser. Thomas ne lésinerait donc ni sur le parfum, ni sur le prix du menu, encore moins sur celui des vins.

 

Ils s’étaient donné rendez-vous au restaurant même. Peu après avoir appelé Lauane, Thomas avait fait une réservation. Il était vêtu d’une chemise couleur saumon et d’un complet anthracite. Il avait décidé de ne pas porter de cravate mais avait eu le courage de cirer ses chaussures anglaises noires. Marika Vignot n’était pas encore arrivée lorsqu’une serveuse d’origine africaine aux grands yeux noirs rieurs et charmeurs lui montra une table ronde située près de la porte menant à la cuisine. Thomas s’assit de telle manière qu’il puisse voir Lauane entrer dans l’arrière-salle du restaurant. Le décor de la pièce était simple et chaleureux. On y apercevait de petites tables rondes en bois massif clair, il devait s’agir de hêtre, des chaises au bois identique faites à la main par un ébéniste consciencieux, des rideaux parsemés de fleurs vert sombre et un parquet naturel en chêne composé de fines lames entremêlées et soigneusement dessinées. Thomas préféra ne rien commander avant la venue de Lauane. Il était détendu et savourait par avance cette soirée. Il s’était promis, un peu à son habitude, de se fier à son instinct. Un jour, il le savait, il devrait lui parler des informations qu’il avait obtenues au sujet de l’acquisition du téléphone mobile. Mais une fois de plus il n’avait pas l’intention de mélanger sa profession avec ceux liés à sa vie intime. Et ce soir, il voulait simplement passer un bon moment avec une fille qui lui plaisait bien plus qu’il ne voulait se l’avouer.

 

La première pensée qui vint à l’esprit de Thomas lorsqu’il aperçut Lauane fut toute bête. « Bon Dieu ! Qu’elle est belle ! ». La fille de Léon Vignot portait un pantalon en flanelle grise, une veste ouverte de même couleur, un pull-over olive, un sac à dos noir qu’elle tenait en bandoulière de la main gauche au poignet de laquelle il y avait une montre suisse au bracelet gris foncé. Lauane souriait.

 

-        Comment vas-tu Thomas ?

 

-        La journée m’a paru excellente. Je soupe avec toi. Comment veux-tu que je puisse ne pas aller au mieux ?

 

En quelques jours, ils étaient devenus intimes. L’un et l’autre se sentaient bien. Le repas s’annonçait parfait. Il le fut. Tous les deux se firent plaisir. Ils commandèrent en entrée une terrine de foie gras de canard accompagné d’un morceau de pigeon étouffé aux cœurs d’artichaut à la réglisse. Ils choisirent ensuite un dos de bar saisi à l’huile d’olives auquel le cuisinier avait joint une tombée de pousses d’épinards et de la feuille d’oseille. La serveuse leur avait conseillé ensuite un carré de veau rôti doucement, une purée de panais à la vanille et fanes de carottes au sirop d’érable et un jus d’os au moka avec une poitrine séchée roulée au poivre de Jamaïque. Les fromages fermiers frais et affinés furent remarquables. Thomas opta au dessert pour une tartelette sablée au chocolat avec des châtaignes de l’Ardèche. Lauane préféra la mousseline au gingembre et sa glace aux fèves de cacao. Le menu fut somptueux. Les vins furent magiques, un Sauternes Château Filhot 1990, le Chante-Alouette 1991 de la Maison Chapoutier, un Hermitage que le sommeiller leur avait décrit comme sublime, enfin un merveilleux Hermitage Cuvée Cathelin de Jean-Louis Chave.

 

De quoi parlèrent-ils ce soir-là ? Plus tard, Thomas essaya de se rappeler les propos échangés. Des bribes de conversation lui restaient. Elles n’avaient aucun sens. Il sut seulement qu’il n’avait pas voulu parler de l’achat du mobile, du meurtre devant l’église de Condrieu, ni moins encore de son travail. Ils parlèrent de tout et de rien, peut-être un peu de la voyance que Thomas abhorrait, des machines à sous, des paris que les gens faisaient dans la région sur les matches de rugby et de football, d’une fleuriste chez qui tous deux avaient l’habitude d’acheter des roses, des tulipes ou des marguerites, des plages du Languedoc, d’un village de la Creuse qu’ils voulaient peut-être un jour connaître ensemble, de la pluie, du beau temps, des nuages et d’un petit étang couvert d’un nénuphar. Ils parlèrent du vent, de n’importe quoi, des giboulées de neige, des trottoirs glissants. Elle parla de sa grand-mère, des pommes de terre, de la cueillette des abricots et des larmes séchées. De quoi parla-t-il ? Peut-être écouta-t-il seulement. Même plus tard, lorsqu’il apprit la vérité, Thomas revécut cette soirée avec délectation. Il ne l’oublia jamais.

 

 

A minuit, ils quittèrent Le Rabelais. Ils se baladèrent à travers les venelles lyonnaises. Il faisait froid, mais ils avaient chaud. Ils se moquaient du temps sec et frais qui meurtrissait déjà leur visage. Ils riaient d’une enseigne lumineuse qui clignotait de manière irrégulière comme si elle voulait annoncer une chaussée glacée et prévenir ainsi un risque de chute. Ils ne voulaient pas rentrer chez eux, ils savaient qu’ils ne pouvaient rester indéfiniment au dehors, mais ils continuaient à marcher sans but comme si un signe banal allait décider de ce qu’ils feraient le lendemain. Tous deux devaient aller travailler. Tous deux rayonnaient. Etaient-ils tous deux amoureux ? Pour répondre à cette question, Thomas eût dû connaître le corps de Lauane, se plonger dans son esprit ou simplement lui poser la question. Thomas se taisait. Thomas marchait. Lauane souriait. Thomas la regardait. Lauane se savait regardée. Elle devait se savoir être aimée. Thomas lui glissa un baiser dans le cou. Lauane sourit.

 

A une heure et dix-sept minutes, Thomas regarda sa montre. A cette seconde même, le téléphone mobile de Lauane sonna. Tous deux sursautèrent. Lauane chercha dans la précipitation son portable dans son sac à dos. Elle le trouva à la troisième sonnerie. Elle répondit.

 

-        Allô, c’est Lauane.

 

Thomas nota un signe de désagrément et de mauvaise humeur sur le visage de sa nouvelle amie.

 

-        Ecoute Pascal, je ne suis pas chez moi et je n’ai pas envie de te parler. Si tu penses que c’est urgent, tu m’appelles demain au travail. Je n’ai pas envie de parler avec toi ce soir.

 

La remarque avait été faite d’un ton poli mais ferme. La personne à l’autre bout du fil semblait insister.

 

-        Je te répète que je ne te parlerai pas ce soir. Je vais éteindre mon téléphone et tu fais comme tu veux.

 

Lauane semblait devenir nerveuse.

 

-        Non, je ne t’ouvrirai pas la porte ce soir. C’est exclu. D’ailleurs ….

 

Lauane regarda alors Thomas droit dans les yeux et dit :

 

-        … je ne dormirai pas chez moi ce soir ! Je ne dirai plus un mot. Bonsoir Pascal !

 

Le téléphone fut interrompu de manière brusque et autoritaire. Lauane éteint le mobile et, tremblante, dit :

 

-        C’était mon ancien ami, Maître Pascal Reneval. Allons chez vous, si vous le voulez bien !

 

 

Ce n’était même pas une question. C’était une certitude dite par une personne presque en colère, qui se contenait et qui voulait oublier un ennui passager qui l’irritait vraiment. Thomas lui sourit une fois encore.

 

-        Prenons-nous deux voitures ou abandonnons-nous un véhicule à son destin pendant une soirée ?

 

-        Ma voiture est dans le parking. Elle a fait son temps. Je ne crois pas qu’on voudra me dépouiller de mes biens. Je prends ta main et je te suis.

 

-        J’ai envie de t’embrasser. Et je t’embrasse.

 

Thomas, dans le froid d’une nuit glacée, prit la tête de Lauane dans ses mains, caressa son visage, écarta d’un doigt une mèche rebelle et posa ses lèvres sur les siennes. Le baiser fut lent, tendre, doux. Thomas savait déjà qu’il ne pourrait jamais l’oublier.

 

Arrivé devant sa Renault Laguna, Thomas demanda à Lauane si elle voulait conduire. Elle répondit affirmativement. Le trajet vers son domicile fut à l’image de la soirée. Thomas la laissait faire, lui passait les mains dans les cheveux. Lauane sentait son regard et se demandait pourquoi il la regardait ainsi. Les deux étaient seuls au monde. Thomas avait oublié qui était Maître Pascal Reneval. Lauane n’était plus d’humeur contrariée.

 

Devant la porte cochère de son immeuble, le chef de la Brigade criminelle, faisant fi de toutes les convenances qu’il aurait pu avoir au milieu de la journée, s’agrippa au cou de Lauane, chercha sa bouche et sentit poindre en lui un désir foudroyant.

 

Dans le silence du vestibule, il s’approcha de Marika Vignot et entendit Lauane prononcer ces mots :

 

-        Ferme les yeux, souris, imagine, sens, frissonne, frémis, fredonne, chantonne, tremble, oublie, donne, entonne, frétille, soupire, étonne, ose, vois, réponds, crépite, regarde, transpire, respire, joue, choisis, sévis, blesse, susurre, dors, éveille, mens, dis, écris, rêve, geins, pleure, jouis, écoute, entends, souffle, crie, hurle, exaspère, espère, jalonne, happe, engloutis, lape, jette, transperce, bois, adore, sois, aime, meurs et … tressaille. Oh oui, tressaille !

 

Il aima ses dessous couleur marine. Elle aima ses airs maladroits. Ils aimèrent leurs odeurs. Ils s’aimèrent.

 

Ils regardèrent ensuite le plafond, se parlèrent pour ne rien se dire, imaginèrent un autre monde, rirent encore de leurs bêtises et peut-être un peu de leur connerie. Thomas eut cet aphorisme gravement clair :

 

-        Le vrai déconneur, c'est celui qui ne sait pas où il va, qui fait semblant de croire que les autres le savent et qui sait que tout le monde se trompe. Alors il sourit.

 

Après avoir énoncé cette immense ânerie, il se sentit intelligent. Peut-être parce que la première destinataire était moins bête qu’elle n’en avait l’air.

 

Ils s’aimèrent encore au petit matin et se fondirent dans des jeux de mains, de baisers et de langues.

 

A six heures du matin, Thomas fit deux cafés forts et osa une question :

 

-        Comment connais-tu Maître Pascal Reneval ?

 

-        Je l’ai connu bibliquement, mon Cher. Il fut un merveilleux amant.

 

Thomas en cracha presque le liquide brunâtre qui lui réchauffait le gosier. Lauane s’en aperçut et eut ce mot plein d’ironie mutine :

 

-        Déjà jaloux ! Thomas, serais-tu déjà jaloux ?

 

-        Je ne suis pas jaloux. Je dois simplement aller interroger ce matin Maître Pascal Reneval dans l’affaire de l’assassinat de Florence Olivier. Je ne sais pas s’il s’agira d’interroger un suspect ou un tiers destiné à offrir des renseignements décisifs à la police.

 

Lauane devint blanche, livide.

 

-        Tu plaisantes, Thomas. Tu dois plaisanter !

 

-        Je plaisante rarement Lauane en matière de meurtre.

 

Thomas avait plus d’une raison de ne pas aimer Maître Pascal Reneval. Lauane ne s’en doutait pas encore.