L’AMOUR DU MOBILE (25/36)

telechargement-2Chapitre XXV

 

L’âge de la déraison

 

 

 

Georges Simenon, Maigret et les témoins récalcitrants

 

« Celle-là, en attendant de se faire une raison,

avait bien le droit d’être tenue au courant. »

 

Le lendemain matin à la première heure, Briac Renaud vint dans le bureau de son chef. Briac expliqua tout d’abord qu’il s’était rendu auprès de la rédaction du Progrès pour tenter de connaître l’origine des informations confidentielles que paraissait détenir le journal. Tristan d’Angelo fut cordial, poli et à son habitude hâbleur. Il invoqua la difficile mission de la presse dans ce pays, la nécessité de montrer au peuple que les vrais journalistes ne fuyaient pas leurs responsabilités. Le Progrès, prétendait-il, était encore un journal d’informations. Il savait enquêter. Il avait une éthique. Il savait en cas de besoin se taire. Il avait certes une opinion sur tout, mais cette opinion était toujours argumentée et fondée sur des documents ou de vrais témoignages. Tristan d’Angelo savait vendre son produit et se montrer à son avantage. La suite de la conversation fut édifiante, lorsque Briac porta le débat sur le chantage que Pierre Perrot aurait dirigé contre Florence Olivier.

 

-        Vous prétendez aussi que Florence Olivier a été menacée par Pierre Perrot. Vous ai-je bien lu, Monsieur d’Angelo ?

 

-        En effet, Pierre Perrot a utilisé des moyens inamicaux envers Madame Olivier. On peut en effet considérer qu’il s’agissait d’un chantage.

 

-        Et quelles sont les circonstances qui furent à l’origine de ces agissements criminels ?

 

-        Vous êtes un homme intelligent Monsieur Renaud. Vous m’avez lu et vous avez compris qu’un journaliste doit aussi savoir protéger ses sources d’information. Il doit parfois aussi savoir se taire.

 

-        Parfois le silence est plus qu’une faute. Il peut devenir un acte honteux et répréhensible. Monsieur Perrot a été assassiné avant le décès de Madame Olivier. Vous laissez apparaître l’idée selon laquelle Madame Olivier aurait pu être impliquée dans cette chose immonde qu’est un assassinat.

 

-        Vous tirez les conclusions que vous voulez. Je n’ai jamais écrit que Madame Olivier avait pu jouer le moindre rôle dans la mort de Monsieur Perrot. Votre interprétation est presque blessante pour l’honneur de Madame Olivier.

 

-        C’est vrai. Mais vous êtes responsable de cette médisance. Avoir écrit que Madame Olivier avait subi des actes de chantage de la part de Monsieur Perrot n’est pas très charitable pour celui-ci.

 

-        Monsieur Perrot était un vorace. Il s’est attiré bien des inimités. Je ne crois pas qu’il eût été choqué par mon écrit. Monsieur Perrot connaissait les règles du jeu. Il utilisait tous les pions à sa disposition pour atteindre ses objectifs. Il était efficace dans tout ce qu’il faisait. Peut-être a-t-il seulement perdu la dernière partie !

 

Briac eût été un parfait comédien. Il savait imiter d’Angelo jusque dans ses mimiques les plus fines qui consistaient en des grimaces de type hystérique qui émanaient de sa bouche qui se tordait en un rictus peu délicat lorsqu’il parvenait au terme de sa phrase. Briac continua en s’adressant directement à Thomas.

 

-        Vous savez patron, j’aurais pu discuter des heures avec Monsieur d’Angelo et celui-ci pendant des heures m’aurait asséné ses vérités mensongères. C’est un as dans l’art de faire croire qu’il dit quelque chose alors même qu’il sait qu’il ne va rien dire d’important. Tristan d’Angelo est un remarquable patron de presse. Il trompe son monde en écrivant. Il trompe son monde en parlant. Il s’est trompé de vocation. Il aurait été magnifique en préfet. En somme, je n’ai absolument rien appris.

 

Briac Renaud s’interrompit, reprit son souffle et dit alors à Thomas qu’il avait ensuite jugé utile de faire une visite de courtoisie à Clara Mélassier, le Procureur. Renaud informa la représentante du ministère public de l’ensemble de l’affaire et suggéra au procureur de réfléchir à la question de savoir s’il fallait procéder à des contrôles des comptes bancaires des principaux protagonistes de l’affaire. Clara Mélassier ne dit pas non mais demanda une liste réduite des personnes concernées et surtout une motivation approfondie. Il était inutile de songer à une sorte de séquestre bancaire avant de savoir ce qui pouvait en résulter. Clara Mélassier ne voulait pas avoir d’ennuis supplémentaires dans une affaire qui sentait de plus en plus le souffre.

 

-        Briac, je pense que c’est une excellente idée que vous avez eue. Il faut en effet comprendre peut-être certains mécanismes financiers souterrains qui peuvent nous mettre sur la route du criminel. La question est maintenant : qui devons-nous contrôler de manière approfondie ? Les comptes du juge Olivier ? Ceux de sa femme ? Les finances de Pierre Perrot ? Et pourquoi pas celles du curé de Condrieu ? Ou les comptes des médecins de Madame Olivier ? Et puis ….. pourquoi pas ceux de Marika Vignot elle-même ? Oui effectivement, il s’agit d’être perspicace dans notre choix. Que proposez-vous Briac ?

 

-        Si j’osais, je voudrais bien examiner en détail la comptabilité de l’Etude de Me Reneval. Mais faire une telle proposition au procureur est inutile. Clara refusera. Je vais raisonner de manière intuitive. J’aimerais finalement connaître dans le détail la situation de la victime. Je pense que le procureur acceptera de lever le secret sur tous les comptes bancaires de la victime. Clara a déjà pris un risque lorsqu’il s’est agi de pénétrer à l’intérieur de la demeure du juge Olivier. Elle acceptera de nous donner toutes les autorisations nécessaires. Mais il sera difficile de trouver la banque. On ne sait jamais, on peut avoir un peu de chance cette fois dans nos recherches.

 

-        Bon d’accord. Fonçons dans cette direction. Appelez immédiatement le procureur. Et tentez l’impossible. On verra bien ce qui se passera. Raisonner trop dans ce dossier revient à ne plus avoir de raison. Essayons de faire ce qui nous passe par la tête en ce moment précis. On verra ensuite ce qui résultera de ces recherches.

 

Thomas Roque appela ensuite Francisco Lopez. Les informations obtenues au Palais de justice étaient toutes très instructives. Lorsque l’inspecteur arriva au Palais de justice, le Président Pierre Deffirat était dans ses petits souliers. La disparition d’une arme confiée à la justice dans le cadre du meurtre commis sur la personne de Pierre Perrot laissait croire aux citoyens que l’institution judiciaire était une vraie passoire à laquelle il convenait de ne plus se fier. Certains pouvaient même imaginer que le meurtrier pouvait se trouver à l’intérieur même du Palais. Tout cela prenait des proportions inquiétantes. Il convenait que la justice collabore de manière étroite avec la police. Francisco Lopez apprit ainsi que le dossier sur la mort de Pierre Perrot était sur le point d’être jugé, qu’il avait été transmis au Tribunal pour une simple question de procédure et que l’arme du premier crime avait été transférée au Palais de justice à la suite d’une mégarde de l’homme chargé de conserver les preuves matérielles qui portaient sur les délits graves. L’arme avait été finalement stockée dans le secrétariat principal près des soixante-neuf classeurs qui composaient déjà l’enquête préliminaire. Plusieurs avocats de suspects innocentés avaient demandé de prendre connaissance des pièces. Certains suspects présumés avaient été gardés à vue. Deux personnes avaient été mises en détention préventive, puis libérées. L’aspect troublant de la chose était que Maître Pascal Reneval apparaissait à trois reprises dans le dossier à des titres divers. Il était venu huit fois au greffe du Tribunal consulter des documents, ce qui n’apparaissait pas usuel. L’arme avait été vue la dernière fois la veille de la mort de Madame Olivier. La secrétaire s’était étonnée de cette absence, en avait informé le greffier Dubos. Tout le monde avait été mis en état d’alerte. Mais rien n’y fit. L’arme n’avait pas été trouvée. Toutes les recherches avaient été vaines. Francisco Lopez put aussi consulter les soixante-neuf classeurs. Il y découvrit les mesquineries de la vie sociale, les turpitudes financières des grands de ce monde, les escroqueries commises avec malice ou par simple négligence. Au moins cinquante personnes pouvaient avoir une raison d’assassiner Pierre Perrot. Tous ces classeurs constituaient une sorte de grand guignol, un opéra bouffon ou un petit théâtre de rues. Les vices de la société ressurgissaient toujours dans ces affaires de meurtre avec une saisissante régularité. Dire que l’arme avait disparue n’était pas encore savoir de quelle manière ni connaître l’auteur. Et même si l’auteur était connu, cela ne signifiait pas encore que les crimes seraient aisément élucidés. Tout cela n’avait aucun sens. Dégager une signification de cet amas de choses semblait impossible pour Francisco Lopez.

 

Thomas écouta la description de la visite de son second adjoint au Palais de justice avec une extrême attention. Les explications fournies étaient claires, exposées dans le détail et avec concision. Elles permettaient à Thomas de dégager sa propre opinion.

 

-        Parfait, Francisco. Je crois que vous pouvez aller dactylographier votre rapport. Vous le ferez de manière succincte. Tout est clair. Me Reneval peut avoir été l’homme qui a soustrait l’arme. Mais nous ne savons même pas si cette arme est l’arme qui a servi à tuer Madame Florence Olivier. Tout cela est vraiment obscur et étrange.

 

C’est alors que Thomas pensa qu’il avait oublié de se rendre à l’enterrement de Madame Olivier. Quelle négligence ! Il le dit à Francisco.

 

-        Vous vous rendez compte Francisco, nous avons complètement oublié l’ensevelissement de la femme du juge Olivier ! Je suis impardonnable !

 

-        Patron, nous sommes là pour réparer vos omissions ! Briac y avait pensé. Il a ordonné il y a trois jours, le matin même de l’enterrement, à deux inspecteurs, deux frères, Gilles et Grégoire Alivas, de se rendre à l’église et au cimetière. Vous trouverez leur rapport dans le dossier annexe.

 

-        Y a-t-il quelque chose de spécial que je doive connaître ?

 

-        Je ne crois pas. Sachez simplement que Maître Pascal Reneval assistait à la cérémonie. Il semble aussi, ce qui nous a surpris, que votre prédécesseur, Léon Vignot, et sa fille, Marika, se sont rendus au cimetière. La fille pleurait à chaudes larmes.

 

Thomas sentait le moment approcher où il devrait interroger Lauane à son bureau. L’amant devait céder le pas au policier.

 

Une angoisse, profonde et tenace, saisit le chef de la Brigade criminelle.