L’AMOUR DU MOBILE (35/36)

Chapitre XXXV

 

 

L’oubli du mobile

 

 

Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus

 

« Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. »

 

Thomas était seul. Seul dans un bureau de sang et de mort. Seul à devoir rendre des comptes. Seul contre tous. Il était là, le seul peut-être à se demander s’il était encore nécessaire de savoir pour quel motif Florence Olivier avait été tuée. Le tueur était mort. Le commanditaire était mort. Lauane peut-être le savait. Mais à quoi bon savoir aujourd’hui ! Le public avait eu sa dose de sang, d’assassinat et de mots mortels. Le public aurait besoin d’un coupable. Thomas Roque au moment même où un chef de la brigade criminelle devait être là, où tout s’était passé, avait été inaccessible. A quoi bon dire qu’il avait été fait comme un rat par un tueur. A quoi bon dire pour que le tueur se fût donné la mort. A quoi bon dire que l’enquête avait dérapé à cause de son amour naissant pour l’ancienne amante d’un salaud. A quoi bon dire qui était vraiment Me Reneval. A quoi bon dire ce qu’a pu bien être la vie d’un tueur en ce bas monde. A quoi bon dire qu’il n’était même pas fait pour ce métier.

 

Thomas Roque s’assit par terre dans son bureau. A même le sol. Il rampa presque jusqu’au guéridon situé près de sa table de travail pour y saisir une feuille blanche. Il se coucha à plat ventre. Oui, à plat ventre, presque à l’endroit où le tueur avait mis fin à ses jours. Il posa la feuille de papier devant lui. Et il écrivit sa lettre de démission :

 

 

Monsieur le Préfet,

 

Vous ne m’aimez pas. Je ne vous aime pas. Avant de comprendre, vous avez jugé. Avant de m’entendre, vous avez voulu me renvoyer. Je vous précède et je vous donne ma démission. Celle d’un homme qui sait que le public exige de vous un responsable. Je deviens un parfait coupable pour quiconque ne veut pas comprendre. Tous les acteurs de l’histoire sont morts. Morts et bientôt enterrés. Morts et très vite oubliés. Morts et certains incinérés. Je suis vivant et je vous dis merde. Pourquoi me direz-vous me dire merde à moi, le préfet, qui n’a rien fait. Comme si un préfet pouvait faire autre chose que de ne rien faire ? Un préfet veut des faits, il ne veut pas comprendre. Il veut dire que lui n’a rien à se reprocher. Alors, moi qui ai chuté, je vais vous dire que je suis le seul responsable de ce qui est arrivé. Je suis responsable du décès de Florence Olivier. En quoi ? Cela ne vous regarde pas. Je suis responsable du meurtre du juge Olivier ? En quoi ? Simplement parce que j’ai tardé à comprendre le sens de l’histoire. Je suis responsable de la mort de Me Pascal Reneval ? Simplement parce que j’ai demandé et obtenu un mandat de perquisition en son Etude. Je suis responsable de la mort de Patrick Meugnier. Il est mort parce qu’il aimait la même femme que moi. D’un certain point de vue, c’était un saint et un martyre. Je ne veux même pas vous expliquer pourquoi et comment cela est possible et vrai. Vous ne le comprendriez pas.

 

Tristan d’Angelo est une pute. Il publiera ma lettre dans Le Progrès. Il sait que ses actionnaires seront satisfaits de son choix et que les ventes du journal progresseront. Le journaliste ne saura pourtant pas ce qui se cache sous cette lettre. Il n’est qu’un angelot triste et sans âme.

 

Je renonce aux salaires que je n’ai pas encore reçus. Votre argent aurait une odeur putride s’il devenait mien.

 

Un mot encore pour mes collaborateurs fidèles qui se reconnaîtront. Qu’ils se taisent en parlant envers ceux qui leur poseraient des questions. Ils sauront aujourd’hui quoi dire pour respecter mon silence. Je leur fais confiance. Ils sont devenus mes amis.

 

Ce que je vais devenir ? Qui s’en soucie ? A tout le moins pas vous, Monsieur le Préfet.

 

Je vous salue. Bien bas.

 

Thomas Roque

 

Thomas Roque sortit de son bureau avec une enveloppe blanche sur laquelle avait été inscrit le prénom et le nom du préfet.

 

-        Briac, je veux que vous lisiez cette lettre, que vous en fassiez une copie, que vous l’adressiez par pli simple au Progrès et que vous remettiez aujourd’hui même personnellement l’original à Monsieur Oscar Moulinot.

 

Thomas Rauch quitta la brigade criminelle.