NOTE DE LECTURE … VALAISANNE (1)


(PAR JEAN-CLAUDE PONT)

 

L'1Dex, en liminaire : Est tenté ici d'appâter le lecteur avec une nouvelle rubrique. Suivez les indications de Jean-Claude Pont et n'hésitez pas à signer la suite du feuilleton éventuel des notes de lecture ... valaisannes ! Les "pas cons" peuvent directement passer à la troisième partie sous chiffre III  !

 

I

 

Chers lecteurs,

 

Les vieux philosophes disaient, non sans raison, « on prouve le mouvement en marchant ».

C’est en marchant donc que je reviens avec une variante d’une proposition que j’ai faite l’autre jour pour L’1Dex, mais l’une n’empêche pas l’autre.

L’idée fondamentale derrière ma proposition de naguère était que l’on retrouve dans L'1dex une sorte de rubrique fixe, une sorte de pivot, que le lecteur se réjouisse de retrouver à intervalles réguliers, mais par exemple chaque jour. On pourrait imaginer que ce pivot soit constitué par (autre exemple) des notes de lecture proposées par un ensemble de correspondants, fixes. Quelques lignes, citation d’un passage d’un livre qui l’a frappé (éventuellement, plus le passage que le livre lui-même).

Mon exemple est issu d’un texte dont j’ai relu quelques pages sélectionnées jadis et qui m’ont frappé.

L’auteur en est Georges Gusdorf (1912-2000), l’un des grands intellectuels de la France du deuxième XXe siècle. Sur la porte d’une salle de cours de littérature française, j’irais jusqu’à écrire « Que nul n’entre ici s’il n’a pas lu les deux volumes de l’ouvrage de Gusdorf « Le Romantisme ». J’ai eu la chance de correspondre avec lui sur une ou deux thèses que nous avions en commun.

 

Comme enseignant, puis comme parent, puis comme citoyen et honnête homme, j’ai retrouvé dans la citation que je fais pour l'exemple, mais admirablement présentée, l’une de mes convictions - très ancienne - en matière d’école :

Gusdorf, Pourquoi des professeurs, 1963 p. 26

« Mais personne ne songe à alléger les horaires surchargés de l’écolier ou du lycéen, dont la journée de travail, proprement illimitée, évoque la condition inhumaine du prolétariat ouvrier et paysan au temps où Marx dénonçait l’exploitation de l’homme par l’homme. On attend encore qu’un autre Marx s’élève, avec la même vigueur, pour dénoncer l’aliénation du petit peuple écolier et lycéen et l’esclavagisme intellectuel auquel sont soumis, au détriment de leur santé physique et mentale, les candidats aux examens et concours (…). »

Avec un commentaire de 3 lignes, ce pourrait faire l’objet de l’une de ces notes de lecture.

Voilà, j’ai marché, mais ai-je prouvé le mouvement ?

Pour prolonger sur Gusdorf, mais en dehors de ma proposition, de lui aussi :

Le despotisme éclairé, qui n'était pas despotique, a laissé en héritage à l'Europe moderne le despotisme bureaucratique, qui n'est pas éclairé

La pédagogie sert à justifier les pédagogues. C’est une machine qui tourne à vide, et qui d’ailleurs n’en tourne que mieux, pour l’excellente raison qu’elle ne rencontre jamais de difficulté réelle.

Les meilleures méthodes ne sauveront pas celui qui n’a pas su faire reconnaître son autorité ; tandis que les méthodes les plus archaïques et grossières feront merveille dans le cas d’un professeur accepté et estimé de ses élèves. (…) Or les systèmes pédagogiques sont des systèmes en l’air, élaborés sans doute en fonction de présupposés d’un maître de qualité moyenne opérant dans une classe d’un niveau moyen. Le malheur est que ces entités ne correspondent à rien de réel (…) et c’est pourquoi la pédagogie apparaît aussi curieusement impuissante que l’économie politique.

A la réflexion, cette dernière citation pourrait tout aussi bien faire l’affaire que l’autre !

Gusdorf est une source inépuisable de pensées profondes, d’aphorismes merveilleusement adaptés.

Sur ce, je vous rends à vos moutons. En vous souhaitant une bonne journée

 

Post Scriptum : Il est clair que je ne ferais pas la gueule si vous décidiez de suspendre mes élucubrations à la patère

 

II

 

Je poursuis a lot, pas pour insister, mais pour aller au bout de l’idée.

Les textes de ma seconde proposition seraient accompagnés - ou pourraient l’être - ou devraient l’être - d’un commentaire de la personne qui la fait .

 

L’auteur de la proposition devrait être

 

- cultivé mais pas con*

ou

- inculte mais pas con**

 

* ça existe réellement, mais il faut chercher un peu

** cette deuxième catégorie, de loin la plus riche quantitativement, pourrait l’être aussi qualitativement, mais foin de mauvais esprit, revenons à nos moutons***.

 

Afin de prouver le mouvement possible, je vous fais un exemple complet à partir de l’embryon de l’autre jour.

A raison de deux par semaine, ça ferait un joli bouquet à la fin de chaque année.

Amitiés et bon we

jc

 

*** C’est la comédie "La Farce du Maître Pathelin" (XVe siècle), dont l’auteur reste inconnu, qui est à l’origine de cette expression. Le héros, Pathelin trompe le marchand Guillaume pour lui acheter à bas prix un drap. Au moment de payer, Pathelin feint d’être mourant et de délirer. Guillaume se demande alors si lui-même ne délire pas et si la transaction a réellement eu lieu. Guillaume va ensuite être trompé à nouveau par le berger Thibault, qui lui vole tous ses moutons. Il décide de porter ces deux affaires devant le juge mais finit par confondre les draps et les moutons,tant et si bien que le juge, agacé, lui demande fermement de « revenir à ses moutons »

 

III

 

Georges Gusdorf est l’un des plus grands intellectuels français du second XXe siècle. Il est notamment connu pour ses deux volumes sur le romantisme, qui sont un chef d’œuvre. J’ai eu la chance de correspondre un peu avec lui.

 

« Mais personne ne songe à alléger les horaires surchargés de l’écolier ou du lycéen, dont la journée de travail, proprement illimitée, évoque la condition inhumaine du prolétariat ouvrier et paysan au temps où Marx dénonçait l’exploitation de l’homme par l’homme. On attend encore qu’un autre Marx s’élève, avec la même vigueur, pour dénoncer l’aliénation du petit peuple écolier et lycéen et l’esclavagisme intellectuel auquel sont soumis, au détriment de leur santé physique et mentale, les candidats aux examens et concours (…). » (Georges Gusdorf, Pourquoi des professeurs, 1963 p. 26)

 

Commentaire du présentateur. Tout au long de ma carrière d’enseignant au collège, je me suis battu amicalement avec mes collègues pour  tenter de mettre un frein à nos débordements dans la charge que nous infligions à nos élèves. J’emprunte à un article que j’ai publié l’exemple emblématique suivant. Un élève dans les moins bons m’avait fait part de son désarroi devant le travail qui lui était imposé. Je le pris à part pour lui montrer la voie. Las ! Après examen, j’arrivais à la conclusion que pour mener à bien son pensum, il lui aurait fallu engager cent-cinq heures (105) dans la semaine. Alertés par mes soins, aucun de mes collègues n’a bronché. L’histoire, avec d’autres du même acabit, a paru dans le journal des enseignants valaisans mais n’a pas réveillé d’écho. Quelque trente ans plus tard, le fardeau s’est encore aggravé. L’autre jour, l‘une de mes descendantes avaient une récitation sur quatre cents (400) mots de vocabulaire.

Commentaires : 3

  1. Un inspecteur m’avait dit, il y a bien des années : vois-tu, mon cher, la première, la meilleure motivation de l’élève, c’est l’exemple charismatique de son maître.
    Cette année, à raison de trois soirs par semaine, je m’occupe de l’étude dirigée. Je suis parfois effaré par la quantité de devoirs qu’ont à effectuer des enfants de 10 ans. A croire que certains enseignants se déchargent sur eux de ce qu’ils n’ont pas réussi à faire en classe. Pour quel résultat ?

  2. Il ne s’agit pas de l’ouvrage de Gusdorf dont la page de couverture figure au début de cet article, mais de  » Le romantisme », 2 volumes, éditions Payot 1982-1983, 1599 pages !

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