Système de santé, économie, libertés individuelles : nous pouvons en garder deux, pas trois. Que sacrifie-t-on ?Dans un précédent post, « le déconfinement n’aura pas lieu », je me suis efforcé d’attirer l’attention sur une dure mais simple réalité : si on revient au « monde d’avant », le coronavirus aura forcément raison de tous les obstacles que nous lui opposerons (du moins, bien sûr, tant qu’on n’aura ni traitement ni vaccin). Pour résumer : la capacité en réanimation sera saturée en un mois ou en deux… mais elle sera forcément saturée très vite. La contagion est exponentielle, même si les gestes barrière et les masques la ralentissent ; la croissance des moyens, elle, est linéaire.

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Depuis un mois, « toute notre énergie, toute notre force, doivent se concentrer sur un seul objectif : ralentir la progression du virus », comme l’a expliqué Emmanuel Macron le 16 mars. En d’autres termes, le « but de guerre » que nous avons choisi, c’est de sauver le plus possible de vies et de préserver à tout prix notre système de santé. Ce « système de santé » dont nous sommes justement fiers, ce n’est pas seulement la capacité humaine et matérielle de nos hôpitaux : c’est la confiance que nous avons dans ce système, et dans le fait que toute personne y reçoit les soins que son état nécessite, en prenant en compte individuellement son âge et son état de santé, mais sans rationnement dicté par la pénurie.

Ce choix était le seul possible, mais à une priorité absolue, nous en avons sacrifié deux autres.

Pour éviter toute ambiguïté, je pense que ce choix était le bon, et même le seul possible, et qu’il le restera pour encore plusieurs semaines. Tous nos voisins ont fait de même, à l’exception inexplicable et pour moi totalement mystérieuse de la Suède. Ce post concerne la suite : comment en sortir.

Car, à cette priorité absolue, nous en avons sacrifié deux autres. D’une part, nos libertés fondamentales, comme celles de se réunir, de voter, et simplement d’aller et venir – libertés abolies en quelques heures par un décret, puis par une loi d’urgence. D’autre part, bien sûr, notre économie, que nous avons plongée dans un coma artificiel au coût exorbitant.

Le moment est donc venu de repenser l’arbitrage entre ces trois priorités – santé, libertés, économie. C’est un cas de « trilemme » : on peut tenter d’en concilier deux, ce qui serait déjà mieux que la situation présente. Mais on ne peut pas avoir les trois en entier.

J’essaie donc ici de considérer le problème sous tous ses angles, ou plutôt sous tous les côtés du triangle dans le schéma ci-dessous. Je simplifie forcément (puisque bien sûr on peut, et on doit, combiner des éléments des différentes approches) : il s’agit mettre en évidence les choix qui se présentent à nous, et le fait qu’il n’y a hélas pas de solution parfaite.

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Côté 1 : les libertés et l’économie, et tant pis pour les faibles

La première piste, c’est le virage à 180°, que certains recommandent au nom d’une sorte de darwinisme de bistrot : rouvrons l’économie, retrouvons toutes nos libertés, et tant pis s’il y a des morts : c’est la vie ! Après tout, lit-on ici ou là (je vous suggère par exemple les réponses à mon précédent post), on ne faisait pas tant de chichis en 1957 ou en 1968, quand la grippe faisait un million de morts. Tous ces vieux dans les Ehpad, ne seraient-ils pas morts bientôt de toutes façons ? Et d’ailleurs, pourquoi parle-t-on tant du Covid et si peu du cancer, des maladies cardio-vasculaires, ou même de la pollution atmosphérique, plus mortelle ? Assez de sensiblerie, nous disent donc ces courageux chefs de guerre, et au boulot. C’est l’option « abandon des plus faibles ».

Même en laissant l’éthique de côté, c’est simpliste.

Même en laissant de côté l’aspect éthique de la discussion (et personnellement je ne m’y résous pas), le raisonnement est hélas simpliste. Si on laisse l’épidémie suivre son cours jusqu’à atteindre « l’immunité de groupe » à environ 60% de la population, 36 millions de Français souffriront du Covid, dont des millions en même temps. Dans une situation où les services d’urgence, de soins intensifs et de réanimation seraient saturés, la mortalité pour ces 36 millions de personnes serait bien supérieure à celle qu’on observe aujourd’hui. De combien ? Personne ne le sait, mais même 1%, ce seraient 360.000 morts; 2%, 720.000 morts en France…

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Dans ces conditions, on ne peut plus dire que ce ne seraient « que » des vieillards, des malades, des obèses, etc… Rappelons un fait têtu : même si les morts du Covid sont en très grande majorité des personnes âgées, la moitié des patients en réanimation aujourd’hui ont moins de 65 ans. Ce n’est pas tout : il faudrait ajouter à ce carnage les morts « indirects », puisque quand tous les hôpitaux sont saturés, on meurt à coup sûr d’un infarctus, ou de l’appendicite.

Tout ceci suggère une faille importante dans le raisonnement viril de ceux qui proposent de « laisser filer » l’épidémie : alors que beaucoup de Français sont déjà tétanisés par la peur de la contagion, on peine à imaginer qu’ils aillent placidement reprendre le travail s’ils craignaient, à juste raison, de ne pas pouvoir être décemment soignés dans l’hypothèse où ils en auraient besoin.

On objectera que ce calcul macabre est un scénario pessimiste. Peut-être. Le pire n’est jamais certain, et on peut avoir de bonnes surprises dans tous les domaines. Mais une politique publique doit forcément prendre en compte le scénario extrême (tail risk). Celui-ci est loin d’être impossible : c’est bien pour cela que nous avons pris des mesures de précaution sans précédent.

Voie 2 : la santé et la liberté, et tant pis pour l’économie

Passons à la deuxième option : continuer à préserver le système de santé, ne pas transiger sur nos libertés individuelles, et attendre le temps nécessaire, sans souci de l’économie. L’Etat, qui a miraculeusement trouvé des ressources pour financer un plan d’urgence sans précédent, indemnise 8 millions de salariés au chômage partiel, et aucun d’eux, en France, ne meurt de faim ! Pas d’urgence, donc, sous réserve de faire payer, au choix : les riches en taxant le capital, les entreprises en augmentant l’IS, les Allemands et les Hollandais à qui on demandera de signer des « coronabonds », les créanciers en répudiant les dettes des Etats ou celles de la BCE, les banques en taxant les transactions financières, etc. Et si l’économie doit en ressortir « allégée » de quelques points de PIB, après tout, cette remise en cause de l’ordre néolibéral mondialisé sera bonne pour la planète.

Là non plus, ces idées ne suffisent pas. Bien sûr, il va falloir financer des plans de soutien dont les montants donnent le vertige. Mais le problème urgent, ce n’est pas de payer : c’est la paralysie de l’offre et de la demande. C’est l’idée économique la plus élémentaire qui soit : les dépenses de l’un sont les revenus de l’autre, qui les dépense à son tour chez le troisième, etc. Quand plus personne ne consomme, ne produit, ni n’investit, il n’y a plus d’économie qui tienne.

Surtout, l’économie, ce n’est pas qu’une question d’argent !

Ensuite et surtout, l’économie, ce n’est pas seulement de l’argent ! Une économie arrêtée par le confinement, c’est aussi un monde sans enseignement, sans culture, sans rencontres, sans espoir de mobilité sociale. C’est l’aggravation d’innombrables problèmes de santé, notamment mentale. Et des millions de chômeurs en plus, même indemnisés, c’est une somme indicible de malheurs humains. Ce n’est pas parce qu’on émettra des coronabonds que le problème disparaîtra.

Voie 2 bis : la santé et une partie de l’économie seulement… mais laquelle ?

On peut, bien sûr, tenter de tourner le dos à l’économie dans une version plus « light », en redémarrant sélectivement certaines activités au rapport bénéfice-risque moins défavorable. Il est même très probable que ce type de différenciation fera partie de l’arsenal de sortie de crise.

Hélas, sa mise en œuvre n’est pas simple. D’abord, certains secteurs essentiels (comme l’enseignement) ou fortement créateurs d’emploi (comme la restauration ou les services à la personne) sont aussi ceux qui se prêtent le moins à la distanciation sociale.

Pourquoi les écoles et pas les stades ? Pourquoi votre entreprise et pas la mienne ?

Mais surtout, qui décidera, et comment ? Il n’y a pas de consensus scientifique sur les secteurs les plus risqués en termes de contagion ; il y a encore moins de consensus sociétal sur la « valeur » de chaque activité. On le voit déjà dans les exceptions au confinement total : pourquoi interdit-on les librairies en autorisant les cavistes ? Comment refuser, demain, qu’on organise des matches de football et des spectacles, si l’on rouvre les écoles ? Comment justifiera-t-on qu’une usine très automatisée fonctionne, alors qu’une autre, qui emploie plus de personnel, en sera empêchée ? Nos bureaucrates, on peut en être certain, ne manqueront pas de créativité… mais susciteront forcément l’incompréhension, la jalousie, et au bout du compte la résistance. 

Voie 3 : la santé et l’économie… au prix de quelles libertés ?

Reste la troisième voie : remettre en marche l’économie tout en préservant le système de santé, en triant la population entre ceux qui sont confinés et ceux qui ne le sont pas. Il faut pour cela un critère de sélection entre les confinés et les libérés. Et là, on arrive vite à de douloureux compromis sur les libertés individuelles.

Voie 3a : Passeport immunitaire

Le premier critère possible est un fantasme auquel on peut tordre le cou tout de suite : la sélection sur la base d’un « passeport immunitaire », brièvement envisagée par certains pays. L’idée, ici, serait de distinguer les personnes guéries, donc présumées immunisées, pour leur permettre de reprendre une activité normale. Mais outre le fait que personne ne sait combien de temps dure l’immunité en question, ce dispositif n’est pas techniquement réaliste.

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Même s’il l’était, il ne résoudrait qu’une partie infime du problème : bien qu’on n’y voie pas très clair, le pourcentage de la population touché par le virus semble encore assez faible. Le village de Vo, en Italie, avait testé toute sa population et trouvé 3% de cas de Covid. La petite ville de Gangelt, en Allemagne, a été durement touchée par le virus, un cluster de cas s’étant formé lors de son carnaval. Elle a, depuis, testé un large échantillon de sa population. Résultat : 14% de positifs ; mais à l’échelle d’un pays, on est forcément très en-deçà de ce chiffre. En France, les estimations tournent autour de 2 millions de personnes infectées, soit 3% de la population (et, grâce au confinement, le chiffre doit être stabilisé). D’autres estimations, plus indirectes donc plus fragiles, suggèrent que le taux pourrait être nettement plus élevé. Mais même si c’est cinq fois plus, on ne peut pas remettre une économie en marche avec 15% de ses effectifs.

Voie 3b : Sélection par le risque (et notamment par l’âge)

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Le deuxième critère possible, et apparemment raisonnable, est un tri par classe d’âge, ou par risque de santé. Une piste à l’étude serait par exemple de prolonger le confinement des personnes de plus de 70 ans, qui sont les plus vulnérables. L’impact économique serait minime.

Mais, si c’est une chose de recommander aux personnes à risque de s’appliquer à elles-mêmes des mesures de grande prudence, c’en est une autre de les assigner à résidence sur des critères d’âge (qui plus est, sans horizon de temps défini.) Le défenseur des droits a jugé récemment qu’il était illégal d’interdire aux enfants l’accès aux supermarchés ; on voit mal pourquoi il serait acceptable d’interdire aux personnes âgées de sortir de chez elles…

En outre, même si cette mesure d’âge était politiquement acceptable et respectée, il n’est pas du tout certain qu’elle suffise à prévenir la saturation du système de santé. Encore une fois, la moitié des patients en réanimation sont « jeunes » ; et réduire de moitié le nombre de patients en réanimation ne fait gagner que quelque jours si l’épidémie continue de se développer à un rythme soutenu.

Voie 3c : « Track & Trace », ou Big Brother contre le Covid

La troisième solution, c’est de distinguer les personnes à risque sur la base de leur exposition, et ainsi de contrôler les foyers d’épidémie quand ils peuvent encore l’être. C’est la seule mesure qui prend à la racine la croissance exponentielle : livré à lui-même, le moindre départ de feu devient un incendie incontrôlable ; il faut donc l’étouffer dans l’œuf.

Evidemment, cette solution est la moins compatible avec l’idée que nous nous faisions, encore récemment, de nos libertés individuelles. Le problème est d’abord pratique : identifier les porteurs potentiels du virus. Ce qui suppose, d’abord, assez de tests, je n’y reviens pas. Mais ensuite, l’identification des personnes qui ont été exposées à une personne contaminée, et qui sont donc elles-mêmes à risque, est un travail colossal : il faut reconstituer la vie sociale passée du porteur de virus, prévenir tous ceux qu’il a croisés… On a vu qu’on arrivait à le faire quand il s’agissait de quelques touristes dans une petite station de ski, mais plus en Alsace ni dans l’Oise.

Entre « 1984 », « La Peste », et « Les Raisins de la Colère », quel est le moindre mal ?

La conclusion s’impose : la généralisation d’une application mobile permettant un suivi de masse des populations est un élément indispensable pour permettre un déconfinement (voir notamment cette étude sur le sujet). Ce peut être le StopCovid du gouvernement (vous savez, ceux qui ont mis 3 semaines à nous sortir un générateur d’attestation pdf pour téléphone mobile…). Ou une autre, puisqu’Apple et Google jouent le jeu. Le suivi électronique ne sera pas forcément suffisant (Singapour était en pointe sur le sujet avec son app Trace Together, et ça n’a pas suffi). Les problèmes techniques et pratiques sont nombreux. Mais sans appli, pas de salut.

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Est-ce gravement attentatoire à la vie privée ? Oui ! C’est le cauchemar de tout défenseur des libertés. Mais nous en sommes là : il faut choisir entre 1984, La Peste, et Les Raisins de la Colère. Lequel de ces cauchemars est le moindre mal ? Rappelons quand même que 100% des Français assignés à résidence, ce n’est pas non plus l’idéal en termes de libertés publiques…

Je n’ai aucune certitude, et j’aimerais beaucoup me tromper en étant passé à côté d’une solution miracle. Je suis convaincu que la solution pérenne au problème du Covid viendra de la recherche scientifique, et j’espère qu’elle viendra plus vite qu’on ne le dit. Mais en attendant, la sortie du confinement demandera des sacrifices par rapport à « la vie d’avant », probablement avec des mesures de différenciation entre activités (voie 2b), peut-être avec d’autres mesures évoquées ici, et certainement avec un suivi électronique des populations qui nous choque aujourd’hui (voie 3).

Reste à voir ce qu’il faut faire pour que ce recul des libertés soit acceptable, et surtout pour qu’il fonctionne. Je m’efforce d’y contribuer dans mon post suivant, publié le 15 avril, lisible ici. Commentaires et suggestions bienvenus d’ici là. Bonne suite de confinement…

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