Affaires FIFA : le procès Blatter-Platini. Dans le grand bain de la déontologie et de la langue allemande (3)

4 juin 2022

Le tableau de la Chronologie des Affaires FIFA, établi avec tant de doigté par L’1Dex, assisté d’un conseiller de l’ombre,  mériterait un roman de chevalerie. Dans celui-ci, l’un des héros pourrait être Me Lorenz Erni, avocat à Zürich.

Sepp Blatter, celui-là même que Vladimir Poutine voulait recommander jadis pour le Prix Nobel de la Paix, a craint au moment du débarquement de la justice américaine à Zurich, de devoir être extradé. Pour éviter tout risque, il a choisi de faire appel à Me Lorenz Erni, celui-là même qui va le défendre dès le 8 juin à Bellinzone (débats prévus du 8 au 22 juin, jugement fixé au 8 juillet 2022).

Me Lorenz Erni a été l’avocat de Roman Polanski, il a plaidé récemment sans succès l’acquittement de l’ancien directeur général de Raiffeisen Pierin Vincenz. Réputé méticuleux et discret à l’extrême, Me Lorenz Erni adopte très souvent un style monotone qui l’a conduit à une réputation d’invincible et de terreur des procureurs.

Pourtant, c’est précisément Me Lorenz Erni qu’a choisi pour sa défense l’ancien procureur général de la confédération Michael Lauber. Cette position d’un membre important du barreau est proprement extraordinaire, puisque le voilà défendre le magistrat à l’origine de l’enquête ouverte contre son propre client Joseph Blatter !

Une fois encore, on voit ici que les normes de droit, par exemple les règles déontologiques, sont appliquées de manière extraordinairement différente selon les différents barreaux et autorités. En Valais, par exemple, les avocats un brin combatifs sont recherchés pour des broutilles de conflits d’intérêts, bien éloignés de cette séquence singulière.

Ces curiosités procédurales sont aussi celles du parquet suisse. En effet, l’accusation contre Blatter et Platini sera tenue par le procureur Hildbrand, celui-là même qui avait osé rendre une décision de classement dans la monstrueuse Affaire-ISL-FIFA. J’aimerais bien qu’un journaliste ose demander à ce magistrat comment il a pu dresser une ordonnance de classement, à mon avis en violation crasse avec le principe in dubio pro duriore, dans le cas ISL, et poursuivre avec vigueur le successeur de Joao de Havelange et l’ancien meneur de jeu des Bleus. La seule comparaison des enjeux dans les deux affaires rend improbable qu’un journaliste d’investigation puisse s’étonner auprès du MPC de ces traitements dissemblables : le ferait-il qu’il se précipiterait dans un terra incognita dangereuse.

Lorsque Me Lorenz Erni tentera de déployer son parapluie verbal pour protéger son client Joseph Blatter, Michel Platini ne comprendra presque rien. En effet, les débats seront tenus en langue allemande, sans traduction. Seul l’interrogatoire de Michel Platini aura lieu en français. Et le procès aura lieu en terre italienne, soit dans le Tessin. Il eût été assez facile de prévoir une traduction simultanée pour faciliter la compréhension de tout le monde. Peut-être a-t-on préféré que l’un des meilleurs connaisseurs médiatiques du dossier, le journaliste d’investigation Rémi Dupré, du journal Le Monde, ne puisse trop s’imbiber des paroles qui seront échangées par les acteurs. Les fans français de foot vont espérer que quelques collègues bilingues, du Blick ou de la NZZ, offriront par souci de confraternalkté une très bonne traduction des débats aux gens de presse français qui se déplaceront à Bellinzone.

Le procès va donc s’ouvrir en Hoch Deutsch et se clore en French Language, puisque la parole est aux accusés à la fin du théâtre.

Afin que la pièce de théâtre soit à la hauteur des acteurs, je propose que les avocats de Platini requièrent d’emblée de cause la révocation de Me Lorenz Erni, avocat de Sepp Blatter, en démontrant la nature du conflit d’intérêts [1] massif qui peut être celui dans lequel se meut aujourd’hui ce ténor alémanique du barreau en assumant, certes dans deux procédures différentes, la défense simultanée de Michael Lauber et de Sepp Blatter. La farce serait même complète si Lorenz Erni lui-même acquiesçait aux conclusions de cet incident hypothétique. Et, à dire vrai, il n’est pas sûr que cette éventualité ne soit pas favorable à Monsieur Joseph Blatter et à tous ses héritiers. Le procès serait alors renvoyé sine die, le temps pour Sepp Blatter de se constituer un nouvel avocat qui exigera naturellement un certain temps pour connaître l’intégralité du dossier. Nous pourrions alors nous retrouver dans une année dans le même palais de justice.

On devine déjà que le Tribunal pénal de Bellinzone, qui connaît très bien Olivier Thormann et Michael Lauber, préfèrerait que ces quinze jours de procès se déroulent entre gens de bonne compagnie et que les questions qui fâchent ne surgissent qu’en filigrane et non pas au milieu de l’orchestre.

Que chacun garde son sang-froid puisque tout cela n’est – encore – que produit de mon imagination.

Bonjour à tous les journalistes français qui tenteront de comprendre les mécanismes procéduraux de droit pénal lors de la prochaine quinzaine.

[1] Lire Swisslex peut s’avérer utile : « Il s’agit en particulier du principe énoncé à l’art. 12 let. c LLCA, qui commande à l’avocat d’éviter tout conflit entre les intérêts de son client et ceux des personnes avec lesquelles il est en relation sur le plan professionnel ou privé. Cette règle est en lien avec la clause générale de l’art. 12 let. a LLCA, selon laquelle l’avocat exerce sa profession avec soin et diligence, de même qu’avec l’obligation d’indépendance rappelée à l’art. 12 let. b LLCA (ATF 134 II 108 consid. 3 p. 109 s.). Le Tribunal fédéral a souvent rappelé que l’avocat a notamment le devoir d’éviter la double représentation, c’est-à-dire le cas où il serait amené à défendre les intérêts opposés de deux parties à la fois, car il n’est alors plus en mesure de respecter pleinement son obligation de fidélité et son devoir de diligence envers chacun de ses clients (ATF 135 II 145 consid. 9.1 p. 154 s.; arrêts 1B_376/2013 du 18 novembre 2013 consid. 3; 1B_420/2011 du 21 novembre 2011 consid. 1.2.2; 2C_688/2009 du 25 mars 2010 consid. 3.1, in SJ 2010 I p. 433). » En relisant ce passage, je souris tendrement vers l’autorité de surveillance des avocats valaisans : je me demande bien ce que dirait du cas d’espèce l’ancien bâtonnier Jean-Yves Zufferey qui a sévi tant d’années à la présidence de la Chambre disciplinaire. Ce que je sais est qu’en Valais, canton dans lequel s’applique le même droit qu’ailleurs en Suisse, dit-on, des avocats ont été sanctionnés dans des situations bien moins problématiques.

 

Les précédents épisodes :

Pourquoi Michel Platini doit être acquitté

Ces petites choses sans importance

Dans le grand bain de la déontologie et de la langue allemande

 

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

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