AFFAIRES FIFA. APRES LA CHUTE DE LAUBER, GIANNI INFANTINO PEUT-IL RESTER EN PLACE ?

27 juillet 2020

Le procureur général de la Confédération helvétique Michael Lauber a été contraint d’offrir sa démission au parlement fédéral suisse. A l’origine de ce désastre institutionnel sans précédent, le désir du premier et petit procureur de la partie germanique du canton du Valais, Rinaldo Arnold, de plaire à son ami d’enfance Gianni Infantino, qui venait d’être élu président de la FIFA. Pour cela, il s’est commis en qualité d’entremetteur pour organiser des rencontres « informelles » entre le ministère public de la Confédération (MPC) et la partie civile dans les nombreuses procédures pénales instruites.

Mais une question dès lors surgit immanquablement : après la chute de Michael Lauber, Gianni Infantino peut-il encore fonctionner en qualité de président de la FIFA ?

 

 

En fonction depuis 2011, Michael Lauber, dont le moment de gloire fut d’apparaître aux côtés de la ministre américaine de la justice, Loretta Lynch, au moment des perquisitions croisées intervenues dans « l’ouest de la Suisse » en 2015, n’aura pas même la satisfaction de faire aboutir l’enquête de sa vie en relation, notamment, avec l’attribution à l’Allemagne de la Coupe du monde 2006. L’un des dossiers phares de la justice suisse s’est  ainsi achevé en avril 2020 par un désastre. La première affaire de fraude dans le football international que les procureurs helvétiques avaient réussi à mener jusqu’au procès est définitivement prescrite, c’est-à-dire trop vieille pour être jugée. Le MPC a mis trop de temps à enquêter et le Tribunal pénal fédéral, qui devait statuer sur le fond de la cause, a trop tergiversé.

Michael Lauber, lors de son intronisation en qualité de premier procureur du pays, avait le souci et la volonté de créer un ministère public indépendant. Aujourd’hui, largement par la faute de Rinaldo Arnold, l’ami d’enfance de Gianni Infantino, Michael, une vraie victime naïve des événements, apparaît comme la risée de la justice confédérale. Ce qui est particulièrement cruel, comme l’exprime la RTS, est le fait que Michael Lauber tombe dans le cadre de l’enquête de sa vie, celle qui devait conduire à la révélation massive des pratiques illégales de la FIFA.

Michael Lauber avait exprimé un simple souhait lors de son entrée en fonction : « laissez-moi simplement faire mon travail ». Plus que tout autre citoyen, Rinaldo Arnold, le premier procureur du Haut-Valais, sait qu’il est important qu’un magistrat soit laissé en paix lorsqu’il oeuvre à la découverte de la vérité. Rinaldo Arnold sait, mieux que personne, qu’une enquête peut être salopée par des agents extérieurs à la procédure. Plus que tout autre, Rinaldo Arnold sait aussi que beaucoup de tiers ont intérêt à polluer une enquête portant sur des faits importants. Pourtant, cet homme, ce magistrat, ce procureur, n’a eu aucun respect de l’institution pénale suisse, puisqu’il a pris le risque majeur, délétère, sale, assurément non éthique, de jouer le rôle de l’entremetteur et de s’immiscer dans une procédure en organisant des rencontres qui aboutissent finalement à la chute de Michael Lauber. Des procédures pénales sont ouvertes à ce sujet.

Mais si Rinaldo Arnold fut le chaînon indispensable des entrevues secrètes menant au démembrement du MPC, au déraillage de l’autorité de surveillance du ministère public de la Confédération et peut-être de l’assemblée fédérale elle-même, le Prométhée de l’embuscade institutionnelle confédérale est clairement Gianni Infantino lui-même. Avec du recul, on peut acquérir la conviction que le président de la FIFA a voulu mettre le feu au MPC et y a réussi au-delà de l’imaginable, puisque les discussions informelles et secrètes ont débouché sur ce chaos aux conséquences incalculables.

Mais quel était donc l’objectif de Gianni Infantino, qui a pris contact avec Rinaldo Arnold quelques semaines seulement après sa désignation en qualité de président de la Planète Foot ? La réponse à cette question cruciale est offerte, comme l’a révélé Mediapart le 24 juillet 2020, dans les Football Leaks, rappelant ce qu’écrivait dans un courriel Gianni Infantino le 12 avril 2016 à son ami Rinaldo Arnold : « Je vais essayer d’expliquer au procureur fédéral qu’il est dans mon intérêt que tout soit classé le plus rapidement possible, qu’ils déclarent clairement que je n’ai rien à voir avec ça (1). » Ainsi Gianni Infantino indique clairement à son ami d’enfance qu’il veut pouvoir parler librement à Michael Lauber dans son propre intérêt. Cet aveu n’a pas fait frémir Rinaldo Arnold qui s’est lancé immédiatement dans cette quête pour aider son ami.

Mais de quoi donc Gianni Infantino pouvait-il s’inquiéter ? En fait, Gianni Infantino est très clairement le roi des dignitaires mondiaux du football. A ce titre, et personnellement, il leur est redevable de son élection qui lui garantit une confortable rémunération. Or, comme vient de l’écrire Mediapart, le scandale Lauber est une aubaine pour les dignitaires du foot mondial poursuivis par le MPC (2). Ils ont lancé de nombreux recours dénonçant la partialité du parquet suisse, avec l’espoir de faire annuler plusieurs procédures. C’est ce qu’a fait notamment le patron du PSG Nasser al-Khelaïfi, poursuivi pour les faveurs accordées à l’ancien numéro 2 de la FIFA, et dont le procès pour « incitation à la gestion déloyale » devrait s’ouvrir fin septembre devant le Tribunal pénal fédéral. De plus, les soupçons de collusion avec la FIFA, du fait des actes commis par Rinaldo Arnold, sont d’autant dommageables que l’instruction des quarante affaires du Fifagate a déjà tourné au fiasco. « Quasiment aucun dossier n’a abouti depuis 2015 » (3).

Le 26 février 2016, tout juste élu, Gianni Infantino promet : « Le monde entier nous applaudira pour ce que nous ferons de la FIFA. » Pas sûr que Michael Lauber frappera dans ses mains en l’honneur de l’homme qui l’a fait choir. Rinaldo Arnold, lui, sait qu’il pourra toujours compter sur son frère de sang, Gianni le Roi, celui qui lui a procuré de très beaux cadeaux provenant de la FIFA, notamment des billets très convoités pour la Coupe du monde et la Ligue des champions.

Bonjour à tous les procureurs qui assisteront à la finale de la Coupe du monde au Qatar en 2022, avant la fête de Noël (4) (5).

 

 

 

 

(1) TdG, du 27 avril 2020

(2) New York Times du 27 mai 2015, via Mediapart : « Des cadres de la FIFA sont accusés d’avoir empoché plus de 150 millions de dollars de pots-de-vin depuis 1991 en monnayant leur influence pour l’attribution de plusieurs Coupes du monde et de contrats marketing. 41 personnes sont dans le viseur de la justice américaine, une dizaine dorment en prison »

(3) Mediapart, 24 juillet 2020

(4) Conseil de lecture : Le lanceur d’alerte des «Football Leaks» sera jugé au Portugal pour 90 délits, Mediapart du 18 janvier 2020

(5) Autre conseil de lecture : Le Monde, 1er avril 2020

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

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