Affaires FIFA, le procès Blatter-Platini. Voici venu le temps des interprétations (4)

5 juin 2022

Rémi Dupré dans Le Monde, se fondant sur l’acte d’accusation dressé par le ministère public de la confédération, titre ce jour « L’heure du procès pour Michel Platini et Sepp Blatter ».

La position du procureur fédéral est fidèlement retranscrite :

Pour le procureur fédéral suisse, Thomas Hildebrand, qui a mené à terme la procédure pénale, il ne fait aucun doute que M. Platini a bénéficié d’un « avantage pécuniaire au titre d’une créance qui n’existait pas en réalité et auquel il n’avait pas droit ». Selon le magistrat, le « double enrichissement illégitime » du Français « s’est réalisé par l’indemnisation de 2 millions de francs suisses et, en sus, dans la mesure de la dette correspondante de sécurité sociale de Platini assumée par la FIFA [229 126 francs suisses] ».

M. Hildebrand ne croit pas à la version donnée par MM. Blatter et Platini depuis l’ouverture de l’enquête, le 24 septembre 2015 : ceux-ci affirment que ce paiement a été fait comme un « arriéré de salaires » en vertu d’un accord « oral » en 1998 lors duquel M. Blatter s’était engagé à verser 1 million de francs suisses annuel au Français pour sa mission de conseiller technique à la présidence de la FIFA (1998-2002).

Sans déterminer pour quelles raisons ce versement a été effectué quelques mois avant l’élection à la FIFA de juin 2011, lors de laquelle M. Blatter a été réélu pour un quatrième mandat avec le soutien de l’UEFA, M. Hildebrand a constaté que les sommes observées ne coïncidaient pas. Il a noté que M. Platini avait scellé un contrat avec M. Blatter comme consultant « indépendant », « le 25 août 1999 à Zurich » : « Il a convenu avec Blatter d’une rémunération de 300 000 francs suisses par an, l’accord prévoyant, entre autres, que la FIFA ne prendrait pas en charge les cotisations de sécurité sociale. »

Sous cette forme, l’affaire paraît bouclée. Sepp et Platoche s’entendent comme des larrons en foire sur le dos de la FIFA et le Français reçoit son pécule de Zurich.

Mais Le Monde révèle que les choses sont loin d’être aussi simples et que deux acteurs essentiels ont joué un rôle clef dans le processus menant au versement des sommes dues à Michel Platini, à savoir le directeur financier de la FIFA Markus Kattner, et un ancien banquier reconverti Jean-Paul Turrian, conseiller personnel à l’UEFA. Michel Platini a demandé confidentiellement à Jean-Paul Turrian d’établir une facture à l’adresse de M. Kattner. « M. Platini m’avait dit : “Ils me doivent 2 millions, appelle Kattner, et il te donnera les éléments nécessaires” », raconte au Monde M. Turrian, auditionné deux fois par le parquet suisse.

M. Turrian se souvient de son coup de fil à M. Kattner : « Kattner me précise la somme, c’est lui qui m’indique que les prestations sociales seront payées par la FIFA, se remémore-t-il. J’ai simplement recopié bêtement ce qu’il m’a dicté et Michel a signé la facture. »

Pour des raisons qui échappent à mon entendement, ou alors les informations reçues à L’1Dex sont fausses, tant Kattner que Turrian ne comparaîtront pas à l’audience finale. On peine à comprendre cette double absence, dès l’instant où cette double présence paraît indispensable à la défense de Michel Platini. En effet, les modalités d’établissement de la facture telles que décrites par Turrian indiquent que le directeur financier de la FIFA est lui-même à la source du libellé de la facture qui n’a pu que lui avoir été suggéré par Sepp Blatter lui-même. Michel Platini a été d’accord de formaliser une facture, mais, ne sachant pas la volonté claire de la FIFA, il s’en est remis à Jean-Paul Turrian qui a simplement pris langue avec la plus haute instance de la FIFA pour savoir ce qui conviendrait sur le plan légal à cette instance internationale. Le document devait répondre à la volonté de la FIFA et devait pouvoir simultanément être accepté par l’organe de révision. Ces exigences passaient par des informations claires à transmettre par la FIFA à Jean-Paul Turrian afin que Michel Platini obtienne son dû.

Dans ce contexte d’interprétations multiples des volontés des uns et des autres, on peine vraiment à remarquer la présence d’une dupe, puisque les organes de la FIFA, c’est-à-dire son président et son directeur financier, ont donné leur feu vert au versement en faveur de Michel Platini.

Pour le ministère public, cette indemnisation douteuse doit être assimilée à un paiement illicite. En revanche, le parquet fédéral n’essaie pas même de fixer les désirs des uns et des autres. S’agirait-il d’une obole destinée à convaincre Michel Platini de ne pas se présenter à la présidence de la FIFA ? Serait-ce une aumône à titre de facilitateur dans les choix des organisateurs d’une prochaine coupe du monde ? Serait-ce la vraie rémunération convenue à l’origine entre Blatter et Platini, sachant que le premier nommé n’était pas en mesure de verser un salaire élevé du fait d’un certain manque de liquidités à l’époque de la FIFA ? S’agit-il de missions secrètes inavouables pouvant être assimilées à du secret défense ? Ou s’agit-il de donations déguisées visant à prolonger les mandats des dominants avides de toujours plus de pouvoirs ?

S’agissant du versement des cotisations sociales, s’il est vrai que celles-ci devaient être imputées à la charge de Platini, il n’en demeure pas moins que la FIFA les a versées, ce qui laisse fortement penser à tout le moins à une modification orale du contrat de travail initial, ce qui est souvent l’usage dans le monde du football et ailleurs : un grand nombre d’employeurs versent en effet l’intégralité des charges sociales à la caisse de compensation, soit simultanément la part de l’employeur et la part de l’employé.

On observe aussi que la nature même du(des) contrat(s) est sujette à interprétation. En effet, convient d’y voir seulement un contrat de travail ou plus essentiellement un contrat de mandat, dans lequel Michel Platini fournissait des prestations de services sans devoir dépendre des ordres d’un quelconque employeur ? Ou, comme paraît le penser le ministère public, de pots-de-vins assimilables à de la corruption ?

Blatter est lui droit dans ses bottes, ayant même osé déclarer au WalliserBote qu’il avait la « conscience pure ». Suivant son raisonnement, ce cher homme avait donc en toute légalité versé son dû à un travailleur ou à un mandataire méritant la rémunération versée. Il n’avait pas à s’occuper de cette futile question du débiteur des charges sociales, puisque Markus Kattner se chargeait de toutes ces banalités.

Turrian est devenu également disert comme le révèle Le Monde : « Avant d’envoyer la facture, Michel m’avait dit “la FIFA me doit quatre fois 500 000, je suis un peu stupide : elle me devait peut-être un peu plus, mais c’est pas grave” », témoigne M. Turrian. Une fois encaissé par M. Platini, ce montant sera déclaré par le Français, en 2012, aux impôts en Suisse. Ce versement controversé sera inclus dans les comptes 2010 de la FIFA, validés par le comité des finances et le congrès de l’organisation.

Quant à Jérôme Valcke, l’ancien secrétaire général de la FIFA, il évoque une demande initiale de quatre millions émanant de Michel Platini et de l’existence nécessaire d’un accord passé entre la FIFA et le Français.

Le dernier paragraphe de l’article du Monde du 5 juin 2022, sous une forme interrogative, est une vraie bombe : « Indépendamment des charges retenues contre les prévenus et des infractions potentiellement commises, MM. Blatter et Kattner avaient-ils conscience, en 2011, que la validation de la facture envoyée par M. Platini pouvait porter à terme préjudice à ce dernier, dont la candidature à la succession de M. Blatter à la tête de la FIFA fut torpillée par cette affaire, à l’automne 2015 ?« 

A chacun de répondre à cette douloureuse question après avoir relu une fois encore la Chronologie des Affaires FIFA parue à L’1Dex et après avoir aussi lu cette missive balancée par Jérôme Valcke à Sepp Blatter :

La FIFA, c’est seulement l’Amour du football, c’est ça !

Post Scriptum :

Après avoir sauvé avec quelques autres le FC Sion de Cri Cri d’Amour, j’avais renoncé pendant plusieurs années à ma passion, le football. Les pratiques honteuses et les documents parvenus à ma connaissance m’avaient ôté, croyais-je, l’envie de foot. Le jeu, celui que nous aimons, a été dilapidé par des démons. Aujourd’hui, je suis dans les pas de Albert Camus : « Vraiment le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités ». Pour Albert Camus, le football est vécu comme une véritable école de vie. Et dans la vraie vie, chacun peut côtoyer des méchants et des vilains, dont le plaisir malsain est parfois simplement d’étourdir les naïfs et les gentils. Peut-être faut-il rappeler à Sepp et à Gianni avec qui ils auraient tant voulu jouer :

 

Les précédents épisodes :

Pourquoi Michel Platini doit être acquitté

Ces petites choses sans importance

Dans le grand bain de la déontologie et de la langue allemande

Voici venu le temps des interprétations

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

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