La disparition

Où était-il passé ? Retranché dans son Palais, prisonnier de factieux ? Blessé, ou malade ou déjà mort ? Dans une clinique spécialisée ? S’abandonnant à une coquetterie chirurgicale ? En Suisse ? Célébrant la naissance d’un enfant ? Vladimir Poutine est sans doute le seul dirigeant de la planète qui puisse disparaître dix jours sans que l’on sache où il est ni ce qu’il fait. Je mets hors concours le Nord-Coréen Kim Jong Un.

Un roman ne change pas l’histoire, une tragédie si

« Nous devrions tous nous mettre à dessiner… », a suggéré le philosophe Michel Serres. Nous connaissons tous cette difficulté à trouver les mots qu’il faut dans des circonstances dramatiques, soit que nous les jugions inappropriés, car trop faibles pour exprimer notre émotion, soit qu’ils nous apparaissent au contraire déjà galvaudés. Difficile de trouver le ton juste qui traduise l’état d’esprit car tout se bouscule dans nos cœurs. On voudrait tout dire, la colère, la tristesse, et l’espoir malgré tout, déplorer, condamner et comprendre. On craint que les imprécations soient inopérantes face à la barbarie. La suggestion de Michel Serres m’est apparue comme une alternative – une fuite peut-être – séduisante et pourtant encore hors de portée, ne sachant pas dessiner. Me voilà reconduit au début de l’histoire. « Il faut dire les choses », martelait autrefois mon professeur de sociologie, militant fervent des droits de l’homme.

Angela impératrice

Angela Merkel plus grande que Napoléon ! Les Allemands ont trouvé la comparaison la plus pertinente à leurs yeux pour célébrer la Chancelière et saluer sa réélection à la tête de l’Union chrétienne-démocrate. Et qu’ils aient puisé dans l’histoire de France pour trouver la jauge la plus parlante et la plus adéquate de son aura est à la fois une pique contre leurs voisins qu’ils s’offrent avec délectation et le signe d’un changement psychologique majeur: l’humeur n’est plus au triomphe modeste. Plus exactement, le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, a dit ceci : « Angela Merkel est moins triomphatrice que Napoléon, mais elle a enregistré plus de succès ». On y lit donc autant le plaisir de battre le conquérant que l’ironie face à la propension toute française de parler haut et fort à tout propos.

Quand le smart Obama devient O le maudit

Obama n’est plus le héraut des temps modernes. Les médias et ceux qui le lisent, donc tout le monde, en ont décidé ainsi. Il y a 6 ans, nous le célébrions, jugeant que son accession à la tête des Etats-Unis était la manifestation la plus éclatante de l’avancée des Noirs dans ce pays et une preuve que l’Amérique avait changé. Le Prix Nobel de la paix qu’on lui attribuait aussitôt n’était que la contribution modeste que le monde émerveillé pouvait lui donner en guise de cadeau de bienvenue, une avance sur le grand œuvre à venir.

La France bipolaire

Il y a des jours où tout va bien. On la loue, on la récompense, on célèbre son esprit et ses atours. Et elle y prête volontiers l’oreille. La France reçoit deux Nobel de suite alors qu’elle ne s’y attendait pas. Le Prix de littérature d’abord auquel la République des arts ne peut être que sensible et qui lui redonne de l’estime de soi dans un domaine où elle entend briller encore comme elle sut autrefois y exceller. Le modeste Patrick Modiano disait son étonnement au 20H et son incompréhension devant l’honneur avec une modestie très éloignée des habitudes germano-pratines. Le Nobel d’économie ensuite, stupéfiant en ces temps où la France joue les mauvais élèves, rend des copies détestables et qui pourrait se voir refuser son budget par Bruxelles. Ainsi la France montrée du doigt, raillée et punie, ignorait qu’elle abritait un incroyable talent

Autre temps, autre anaphore

Le candidat claironnait : « Moi, je ». Le président murmure : « Pas facile ! ». Autre temps, autre anaphore. L’homme qui voulait changer la France s’abrite derrière une formule impersonnelle. Il disait « je », il dit « c’est ». La douleur succède à l’ambition. Deux ans sont passés. L’usure du pouvoir est là, plus terrible encore à cause de la crise économique, la crise de confiance dans les institutions, la crise d’identité. La crise tout court. C’est de sa faute, disent les adversaires et les ronchons si nombreux. En réalité, ce sont les Français qui découvrent la dissolution du pouvoir présidentiel en milieu mondialisé. Eux qui admirent tant les héros et rêvent volontiers de sauveurs sont déçus. C’est un désamour plus qu’un verdict. Une tromperie amoureuse plus qu’une promesse non tenue. Il avait dit qu’il serait un président normal. Mais rien à faire, un président se doit d’être De Gaulle ou Vercingétorix, plutôt le premier que le second d’ailleurs.

Lucy, Dieu est une déesse

C’est un prénom qui revient à la mode. Autrefois primate, ainsi baptisé par les paléontologues, Lucy désigne ces jours une jeune femme accorte, hyperactive et le thriller dans lequel elle joue. Les deux personnages se touchent d’ailleurs subrepticement, du bout du doigt, dans une scène librement inspirée de la fresque de la Chapelle Sixtine, figuration d’une continuité de l’espèce humaine à travers les millénaires et d’une espérance vague dans l’avenir.

Ukraine: c’est notre liberté qui est en jeu

La Russie a fermé quatre McDonald’s à Moscou. Nouvelle de la semaine sur le front de l’est. Il y a dix jours, la Russie décrétait un embargo sur les pommes polonaises puis les poires belges et enfin les tomates et les choux-fleurs français. On s’en est ému. Les agriculteurs européens surtout, partant leurs ministres. Réunion de crise, élaboration de programmes de soutien aux régions qui se voyaient déjà sinistrées. Pour un peu, on aurait cru que les uns et les autres étaient prêts à s’envoyer des fruits et légumes à la tête. Une guerre picrocholine. Une guerre aux effluves de potager et de fruits trop mûrs. Ainsi racontée dans les médias d’ici, une drôle de guerre, dérisoire, qui prêterait presque à sourire, s’il ne s’agissait bien d’une vraie guerre. Une guerre terrible. On commençait à en douter.

Manger des pommes plutôt que faire la guerre

Croquer la pomme, céder à la tentation, s’empiffrer de fruits, sans retenue, sans crainte, se faire plaisir. La fête quoi ! C’est la réponse joyeuse et paillarde des Polonais aux sanctions de la Russie qui a décidé de geler l’importation des pommes polonaises. Une réponse pragmatique et saine – « an apple a day keeps the doctor away » – mais aussi un formidable pied-de-nez à Poutine, que toute la Pologne s’amuse à jouer en cœur sur les réseaux sociaux. Le selfie à la pomme court sur le web, tout le monde s’y met. On mange de la pomme, on boit du cidre, on cuit des tartes.

Du foot et d’autres choses

Comment dire ? L’Allemagne a déjà gagné. Peu importe le résultat de la finale de Maracana, elle a fait la preuve de son efficacité. En écrasant un Brésil fantasque et peu rigoureux, elle a simplement transcrit dans le foot ce qu’elle prouve chaque jour à l’ensemble du monde, à savoir la justesse d’une politique économique raisonnable et fructueuse. Et peu importe que le Brésil soit un pays émergent, l’Allemagne est là qui en impose par des schémas éprouvés, des recettes toutes simples mais qui paient, des produits pas toujours glamours mais solides. Le 7 à 1 cinglant n’est qu’un score de plus, impressionnant certes mais à hauteur des performances d’un pays qui excelle.

Eloge de l’esquive

« Les pieds légers sont peut-être inséparables de la notion de Dieu ». Un livre sur le foot qui débute par un exergue de Nietzsche ne peut pas être fondamentalement mauvais. J’entends qu’il ne va pas nous balancer les lieux communs convenus sur le sport spectacle, nous faire la morale sur un monde perverti par la triche et l’argent ou s’épancher sur les temps héroïques et disparus ou encore tisser des parallèles signifiants sur le style du jeu et la culture des nations. Avec l’« Eloge de l’esquive », Olivier Guez nous livre au contraire un petit bijou étonnant de fraîcheur et d’intelligence sur le foot brésilien. Un livre inspiré, pétillant, fait de souvenirs télé d’enfance, d’analyses « historiques »et d’intuitions fulgurantes.

Hollande chez Soulages : noir, c’est noir!

Trouvera-t-il la lumière dans le noir ? L’actualité joue parfois des tours aux communicants et à ceux qui bénéficient de leurs conseils. Ainsi, François Hollande qui avait programmé une participation à l’inauguration du Musée Soulages à Rodez. Le peintre est le mieux côté des artistes contemporains et le côtoyer faisait espérer au président grappiller quelques étoiles de sa notoriété. Le plan était plus sûr que la visite la veille aux footballeurs de l’équipe nationale française dont on craint toujours les mauvaises manières et le verbe cru. Las, se retrouver dans l’antre de l’inventeur de l’outre-noir en ces temps moroses, quelques jours après une déroute électorale, fut la porte ouverte au commentaires aigre-doux et donc cruels, à toutes les comparaisons faciles et pompier entre l’exercice de l’art et celui de la politique. Il est vrai que les tableaux de Soulages peuvent illustrer la folie des temps, le brouillage des discours, la peur du futur, la perte du sens.

Stopper la course du monde ?

Peut-on stopper la course du monde ? Faire en sorte que tout s’arrête, l’égrenage inexorable des malheurs, l’exploitation de l’homme par l’homme, la noria des catastrophes, la contestation, la mauvaise humeur, le spleen, la peur ? Y a-t-il un remède à l’angoisse, une thérapie qui soigne les cœurs blessés et qui fait oublier le temps d’un championnat, d’un festival, d’un Mondial, les blessures de l’heure ? Rêve antique, espérance de toujours, les Anciens interrompaient bien leurs guerres pendant les Jeux. Michel Platini qui voit le Brésil s’enflammer, revendiquer, manifester bruyamment et menacer le bon déroulement de la fête du foot espère beaucoup dans la sagesse des nations et que la tempête s’apaise.

Le Diable connaît David

Il y a eu une apparition surprenante cette semaine dans le 20 Heures de France2 : celle du patron de General Electric, invité exceptionnel de David Pujadas. Présence étonnante car il est rare qu’on invite les chefs d’entreprise à la télévision ou dans les médias. La France ne les aime pas. Souvenez-vous du « Casse-toi pauvre riche ! » en Une de Libération. Il y avait une raison de plus de se méfier de celui-là : il est américain et il veut mettre la main sur une entreprise française, Alstom. Le voir là sur le plateau était donc bien une surprise et une promesse de spectacle. On attendait la mise sur le grill, à grands feux, avec une délectation sadique et réjouissante. Le combat du bien et du mal ; avec de la chance, on assisterait à l’exécution du diable en personne. Il n’en fut rien.

De l’importance des plaisirs de la bouche

Le remaniement s’imposait, il n’y a pas de doute. La gifle des municipales ? Oui bien sûr, tout le monde l’a dit. Mais il y avait, me semble-t-il, d’autres indices d’un malaise plus profond. Je vous en livre un: on mangeait mal à l’Elysée. C’est une ministre qui l’a dit tout bas mais tout près d’un micro. Au sortir du banquet – le terme n’est peut-être plus approprié – en l’honneur du président chinois, Mme Nicole Bricq s’est exclamé: « C’était dégueulasse ! ».

Boing MH370: la disparition scandaleuse

C’est le mystère le plus épais du moment et qui trouble et qui fascine le monde entier. Où est passé le Boeing MH370 ? Des avions qui disparaissent définitivement dans les airs ou dans les mers, il y en a déjà eu mais c’était autrefois, dans un monde que je dirais moins observé, moins décrypté, moins scruté. Aujourd’hui rien n’échappe à l’attention mondiale. Ni la conversation téléphonique d’un djihadiste dans le Sahel, ni le trajet étrange d’une voiture en Afghanistan ni la tentative d’un voyou suspecté de corrompre un juge en Europe ni les soubresauts d’une exoplanète. Snowden et Assange, toujours en éveil, nous ouvrent chaque jour des coffres entiers de secrets.

Ukraine: si je mens, je vais en enfer

Vladimir Poutine va se retrouver du mauvais côté de l’histoire. C’est Barak Obama qui l’affirme et cette menace, il l’espère décisive pour le futur de l’Ukraine. On imagine le chef de l’Etat russe méditant avec effroi un destin funeste. Peut-être songe-t-il déjà au bilan qu’il présentera à la porte des Enfers et qu’il s’épouvante à la seule pensée que la balance puisse pencher du mauvais côté par la faute d’une énième décision, belliqueuse, malheureuse, ultime mais susceptible d’alourdir le plateau du mal et qu’ensuite il se fasse bousculer méchamment par Charron le nautier du Styx, rancardé opportunément par Obama? Pensée absurde mais on se prend à rêver naïvement que des paroles verbales agissent et fassent reculer le fauteur de troubles. Poutine a violé toutes les lois internationales et foulé aux pieds les traités. De  là à se retrouver dan un tableau de Jérôme Bosch, il y a de la marge.

L’Expérience Blocher

Pour dîner avec le diable, il faut une longue cuillère. Jean-Stéphane Bron s’est permis d’approcher le « monstre », de très près, sans artifice ni ustensile. L’exercice de la biographie exige la proximité, l’intimité, au risque d’être séduit, voire d’aimer un peu le personnage choisi même si on ne partage pas ses idées, même s’il nous fait peur. Alors pourquoi tenter le « monstre » ? Et comme ça. Si tranquillement. Le laisser parler si longuement, si sagement, accepter qu’il ouvre son cœur et ses plans diaboliques, qu’il étale sa bile, qu’il affiche sa puissance, partout, dans sa voiture de fonction, dans son château, sur sa colline dominant le lac et la vallée, sur le podium face à une foule admirative et prête à se mettre en marche, on ne sait où mais pour des projets que nous imaginons grandioses et cruels.

François Hollande: Viva la Liberta

Le président furtif ne s’est jamais autant dévoilé. Surpris naguère dans la rue du Cirque, piteusement casqué, il relève désormais la tête, nue. Quelques photos scandaleuses et un communiqué de presse dont la brièveté claquait comme une gifle l’ont libéré. On pourrait croire, imaginer qu’il n’attendait que ça : tout étaler enfin au grand jour, sa passion amoureuse comme ses convictions économiques, vivre sa vie et diriger le pays. Dans cette interprétation de la pièce, Don Juan n’est pas saisi de terreur ni entraîné par la Statue du Commandeur, il trône et il gouverne. « Viva la Liberta !» Ceux qui ont vu le film s’en amuseront. Est-ce le même homme ? Aurait-il un frère jumeau, fou, philosophe et génial qui le remplacerait subrepticement le temps de regagner les cœurs.

François et Valérie, c’est fini

François Hollande en villégiature à Rome, Valérie Trierweiler en route vers l’Orient mystérieux. Difficile de ne pas y lire quelques symboles : le pécheur en quête d’absolution papale et la femme bafouée faisant le choix de la méditation au loin. Les itinéraires divergent, les âmes aussi. François qui sollicite François, c’est l’espoir d’une rédemption, c’est un peu de baume sur le cœur des amoureux qui biaisent et qui souffrent, l’éventualité d’une faute pardonnée. Je me suis souvent satisfait d’être catholique et de pouvoir compter in fine sur un aveu sincère et le pardon d’un Dieu miséricordieux. François a donc fait le choix classique du calice, Valérie celui du chemin de croix atypique. A chacun sa méthode. Partir, c’est oublier un peu. C’est prendre de la distance, voir les choses avec recul, relativiser.