Affaires FIFA, le procès Blatter – Platini. Le procureur chasse un Caméléon et tackle vilainement un Ballon d’Or (25)
15 juin 2022
0
En 1966, tout gamin, j’étais devant mon poste de télévision, en noir et blanc. Et voici le moment que choisit João Morais pour exploser le genou de Pelé en le fauchant en pleine course. Il s’y prend même à deux fois pour réussir son coup. « Pelé cisaillé par un boucher », lâche la presse anglaise. Le meilleur joueur du monde de l’époque était renvoyé aux vestiaires. Quatre ans plus tard, il eut sa revanche lorsque le Brésil battit l’Italie en finale de la Coupe du Monde (4-1).
Cinquante six ans plus tard, assis devant mon ristretto, j’imagine à Bellinzone Thomas Hildbrand exploser en quatre heures de plaidoirie un ancien président de la FIFA et un ancien Ballon d’Or. Un autre doublé ciselé à la mode grande hâche par un procureur fédéral qui ne s’est pas appesanti sur les erreurs d’arbitrage commis par ses collègues, trop satisfait d’avoir dans la bouche un sifflet strident et deux cartons rouges très colorés :
20 mois de prison contre les deux affreux
2,2 millions de créance compensatrice à la charge de l’enfant de Joeuf
le jet d’un grand filet pour être sûr de trouver l’assentiment du tribunal fédéral sur l’une des infractions, escroquerie, abus de confiance, gestion déloyale et faux dans les titres
l’affirmation de l’inexistence de tout remords de la part des méchants
la certitude que les deux lascars, dotés d’une grande absence de scrupules, ont opté pour le non-droit sans raison valable, ou plus précisément pour développer leur énergie criminelle non négligeable
la conviction que seul l’appât du gain a guidé ces deux hommes
Sepp Blatter, entré en 1975 à la FIFA, « avait une connaissance parfaite » de sa solvabilité. « Quand un caméléon se sent menacé, il change de couleur : Blatter fait la même chose », a lancé Thomas Hildbrand, pour qui « il n’existe aucune raison pour laquelle la FIFA » aurait dû différer le paiement.
Thomas Hildbrand a aussi souligné que Jérôme Valcke, secrétaire général de la FIFA en 2011, avait dit aux enquêteurs que Platini avait d’abord demandé 4 millions de francs, avant d’établir une facture deux fois moins élevée. « Si vous passez de 4 à 2, c’est qu’il y a eu négociation, entente entre les parties », a avancé le magistrat, faisant de cette somme la contrepartie « d’un service personnel » de Platini à Blatter. Mais lequel, alors qu’aucun mobile ne figure dans l’acte d’accusation ? On ne sait donc pas pourquoi Blatter, le Seigneur des Anneaux du football, auraient eu à coeur de bénir plus intensément le Ballon d’Or pour sa fidélité.
Thomas Hildbrand ne choisit pas un scénario qui lui permettrait de définir l’infraction pénale. Alors il fait feu de tout bois et envoie dans le filet quatre infractions pénales distinctes, l’escroquerie, l’abus de confiance, la gestion déloyale et le faux dans les titres. En somme, ce procureur un brin fatigué juridiquement, soutient qu’il ne va s’échiner à retenir une seule infraction pénale, préférant bénir ce droit procédural qui lui permet de planter dans le coeur des deux associés autant de flèches que nécessaires. Il a confiance dans le tribunal pénal fédéral qui aura à coeur, d’une manière ou d’une autre, de le féliciter pour le grand travail effectué.
Michel Platini, français de langue, a préféré être dispensé d’assister à une plaidoirie donnée en langue allemande, ne pouvant avoir accès à un interprète, tel celui qui a traduit au fur et à mesure les propos du défenseur de la Cité.
Cette affaire paraissant d’une simplicité hors du commun, on se demande vraiment pourquoi elle n’a pas été jugée rapidement en 2018 ou en 2019. On peut alors penser au plaisir plus intense qui a habité le MPC de faire durer le suspense, tel le pêcheur faisant souffrir au bord de sa ligne une belle truite à griller sur la plancha.
La légèreté de la peine, dans la bouche du procureur, s’explique certainement par la date de l’infraction, par l’âge du vétéran, par la durée inadmissible de la procédure ou par le fait que les accusés ont dû souffrir une campagne médiatique telle que la sanction tardive doit être mesurée avec plus de délicatesse.
Demain la mandataire de la FIFA, ou peut-être Gianni Infantino lui-même par la bouche de son avocate, fera siennes les paroles de Thomas Hildbrand et insistera sur le fait que l’argent pris par Platini devra être affecté à de petits Congolais pour le bien du football mondial. Platini, toujours peu attiré par la langue de Goethe, restera à Cassis, dans les Bouches du Rhône, et méditera peut-être un peu sur les chausses-trappes que son rival lui aura tendrement posées sur sa route.
Que va-t-il alors se passer ? Dans ce monde du hasard et des balances s’échappera une solution brinquebalante qui ne sera pas acceptée soit par la partie civile, soit par l’accusé. On se retrouvera donc un jour en instance d’appel. L’énigme réside aujourd’hui simplement sur le rédacteur de la déclaration d’appel.
Plus tard, en juillet, Thomas Hildbrand pourra aller se reposer au pays de Joao Moraes et chasser les caméléons dorés dans une piscine privée d’un grand hôtel lusitanien.
Bonjour à tous ceux qui ont bénéficié des services d’un traducteur à Bellinzone.
Un grand merci collectif à tous ceux qui nous aident. Pour soutenir L’1Dex, cliquer ici.